Maître Daniel à la vue du Gascon s’écria:

—Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des moyens étranges! En partant de France vous m’êtes tombé des nues; en quittant les Antilles vous me sortez de l’onde comme un dieu marin, comme Neptunus en personne!!!

Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manœuvre des deux navires, le chevalier dit au capitaine:

—Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas, flottant à l’aventure?

—Ma foi, à vrai dire, je n’en sais à peu près rien.

—Comment cela, capitaine?

—Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m’a demandé si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m’a ordonné d’aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite frégate, quoi qu’elle fît pour m’en empêcher. Enfin, je devais me conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s’attache à un passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s’arrête quand le passant s’arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà comme j’ai manœuvré avec la frégate... Ce n’est pas tout... mon correspondant m’avait encore dit:—Vous suivrez la frégate jusqu’à ce que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un passager (ce passager je vois maintenant que c’était vous); alors vous le prendrez et vous ferez voile à l’instant pour la France sans vous occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous enverra d’autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la volonté de mes armateurs; j’ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce matin le brigantin m’a rejoint, tout à l’heure je vous ai repêché, maintenant je fais voile pour la France.

—Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac.

—Le duc? Quel duc? Je ne connais d’autre duc que mon armateur ou son correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.

—Abandonnez-vous donc ainsi le Caméléon? s’écria Croustillac, si la frégate l’atteint, n’irez-vous pas à son secours?