Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier n’avait pas paru s’apercevoir de la présence du chevalier, qui, le jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se préparait à répondre fièrement aux interrogations qu’on allait lui faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l’Ame.
Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu’il avait plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne.
Pour expliquer l’indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur que rien n’était plus commun que de voir des habitants venir visiter les boucans par curiosité.
Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d’une loyale hospitalité; comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait qui voulait.
Après s’être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l’Ame s’étendit sous l’ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la feuillée et but un coup d’eau-de-vie pour se préparer au dîner.
Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au front, il ne trouvait rien de plus insultant que l’indifférence absolue d’Arrache-l’Ame à son égard.
La Barbe-Bleue avait-elle, par l’intermédiaire du capitaine flibustier, prescrit au boucanier d’agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le chevalier? L’insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle? C’est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur.
La position de Croustillac n’en était pas moins délicate et difficile; malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin, faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier en s’avançant vers l’ajoupa:
—Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade?
—Réponds, Pierre, on te parle, dit négligemment Arrache-l’Ame à son engagé.