—Et c’est un pareil sanglier qu’on donne pour amant à la belle, à l’adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait à devenir sanglier soi-même.

Pierre l’engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s’occupait activement de mettre le couvert; il étendit par terre, sous l’ajoupa, plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra et forma ainsi une espèce du bourse dans laquelle il exprima le jus de plusieurs limons qu’il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s’appelait de la pimentade, elle était d’une force extrême, et les boucaniers et les flibustiers en faisaient toujours usage.

En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brûlée s’était fendue et laissait voir une pulpe jaune comme de l’ambre.

Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu’on boirait, car il avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l’engagé avec une grosse calebasse remplie d’un liquide, rose et limpide. C’était le suc de l’érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu’on l’incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d’un léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d’eau. Enfin, après avoir mis cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l’engagé rompit une grosse branche d’abricotier couverte de fruit et de fleurs et la planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manière de surtout.

—Ces rustres ne sont pas si sots qu’ils le paraissent, pensa le chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui satisferait, j’en suis sûr, les plus gourmets.

Croustillac attendait avec impatience le moment de s’attabler; enfin l’engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d’un œil exercé, dit au boucanier:

—Maître, c’est cuit.

—Mangeons, dit celui-ci.

Au moyen d’une fourchette de bois coupée à un chêne, l’engagé piqua d’abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l’offrit au boucanier; puis, s’étant servi à son tour, il laissa la fourchette dans le ventre du marcassin.

Le chevalier, voyant qu’on ne s’occupait pas de lui, prit un ramier, une igname, revint s’asseoir près du maître et de l’engagé boucaniers; comme eux il se mit à manger du meilleur appétit.