Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et comparables aux plus délicieuses pommes de terre.

Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier l’imita et trouva cette chair exquise, grasse, succulente, d’un haut et excellent goût, encore relevé par la pimentade.

Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à la calebasse remplie du suc d’érable, et il termina son repas en mangeant une demi-douzaine d’abricots d’un merveilleux parfum et très supérieurs aux abricots d’Europe.

Pierre apporta ensuite une gourde d’eau-de-vie; le maître en but quelques gorgées et la passa à son engagé; celui-ci en usa de même, puis la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, qui avançait déjà la main pour la saisir.

Cette manière d’agir n’était pas grossièreté de la part des boucaniers: ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à tous, et les choses acquises à prix d’argent, qui appartenaient exclusivement à ceux qui les possédaient. L’eau-de-vie, la poudre, le plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue, étaient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au contraire dans la communauté.

Néanmoins, le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d’égards de l’engagé; mais réfléchissant qu’après tout il devait à Arrache-l’Ame un excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier d’un air joyeux:

—Mordioux! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne chère?

—On mange ce qu’on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent pas encore dans l’île, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le boucanier en chargeant sa pipe.

CHAPITRE XI.
MAITRE ARRACHE-L’AME.

Plus le chevalier examinait maître Arrache-l’Ame, moins il pouvait croire que cet homme à demi-barbare fût dans les bonnes grâces de la Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s’étendit sur le dos, mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur le toit de l’ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude digestive, il dit au chevalier: