—D'un pauvre petit million comptant, dit assez dédaigneusement M. Boyer en prenant une prise de tabac, ajoutez à ce million deux cent mille francs de dettes environ, c'est passable... C'était donc pour vous dire, mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison admirablement meublée, comme elle l'est, à des Anglais, linge, cristaux, porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes auraient payé cela fort cher.

—Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas?

—Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me décide donc à vendre le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cité comme connaisseur en meubles précieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura toujours une double valeur: de la sorte, je réaliserai une somme ronde. Faites comme moi, Edwards, réalisez, réalisez et n'aventurez pas vos gains dans des spéculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de Saint-Remy, c'est à qui voudra vous avoir: on m'a justement parlé hier d'un mineur émancipé, un cousin de Mme la duchesse de Lucenay, le jeune duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son précepteur, et qui monte sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres, mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la confiance, tous les enivrements de la dépense, prodigue comme un prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence: il m'a déjà presque agréé comme premier valet de chambre: il me protège, le niais!

Et M. Boyer leva les épaules en aspirant violemment sa prise de tabac.

—Vous espérez le débusquer?

—Parbleu! c'est un imbécile ou un impertinent. Il me met là, comme si je n'étais pas à craindre pour lui! Avant deux mois je serai à sa place.

—Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards en réfléchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison...

—Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous à mon protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez là, c'est une fortune qui a des racines et à laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage; car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus.

—Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre proposition: mais, j'y songe, si je proposais à ce jeune duc l'écurie de M. le vicomte! Elle est toute prête, elle est connue et admirée de tout Paris.

—C'est juste, vous pouvez faire là une affaire d'or.