—Monsieur de Saint-Remy!
La position était tellement nette et significative que la duchesse, dont on sait d'ailleurs le caractère excentrique et résolu, dédaigna de recourir à un mensonge pour expliquer le motif de sa présence chez Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui avait jadis témoignée, elle lui tendit la main et lui dit de cet air à la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu'à elle:
—Voyons... ne me grondez pas... vous êtes mon plus vieil ami; souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chère Clotilde...
—Oui... je vous appelais ainsi... mais...
—Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma devise: «Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...»
—Ah! Clotilde!...
—Épargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutôt vous parler de ma joie de vous revoir; votre présence me rappelle tant de choses: mon pauvre père... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est beau!
—C'est parce que votre père était mon ami, que...
—Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux rubans verts... Vous lui disiez toujours: «Vous gâtez Clotilde... prenez garde»; et il vous répondait en m'embrassant: «Je le crois bien que je la gâte, et il faut que je me dépêche et que je redouble, car bientôt le monde me l'enlèvera pour la gâter à son tour.» Excellent père! Quel ami j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de Mme de Lucenay; puis, tendant la main à M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix émue: Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous éveillez des souvenirs si précieux, si chers à mon cœur!...
Le comte, quoiqu'il connût dès longtemps ce caractère original et délibéré, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait cette position si délicate: rencontrer chez son amant le père de son amant!