—Oh! non, monsieur Rodolphe, répondit naïvement la Goualeuse. Ma nouvelle vie a commencé du jour où vous avez eu pitié de moi... où vous m'avez envoyée à la ferme.
—Mais votre père... vous chérit, dit le prince.
—Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe.
—Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-être que vous n'aimeriez votre père?
—Je vous bénis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce que vous avez fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire, répondit la Goualeuse avec exaltation, oubliant sa timidité habituelle. Quand madame a eu la bonté de me parler à la prison, je le lui ai dit, ainsi que je le disais à tout le monde... oui, monsieur Rodolphe, aux personnes qui étaient bien malheureuses, je disais: «Espérez, M. Rodolphe soulage les malheureux.» À celles qui hésitaient entre le bien et le mal, je disais: «Courage, soyez bonnes, M. Rodolphe récompense ceux qui sont bons.» À celles qui étaient méchantes, je disais: «Prenez garde, M. Rodolphe punit les méchants.» Enfin, quand j'ai cru mourir, je me suis dit: «Dieu aura pitié de moi, car M. Rodolphe m'a jugée digne de son intérêt.»
Fleur-de-Marie, entraînée par sa reconnaissance envers son bienfaiteur, avait surmonté sa crainte, un léger incarnat colorait ses joues, et ses beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle eût prié, brillaient du plus doux éclat.
Un silence de quelques secondes succéda aux paroles enthousiastes de Fleur-de-Marie; l'émotion des acteurs de cette scène était profonde.
—Je vois, mon enfant, reprit Rodolphe, pouvant à peine contenir sa joie, que dans votre cœur j'ai à peu près pris la place de votre père.
—Ce n'est pas ma faute, monsieur Rodolphe. C'est peut-être mal à moi... mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon père; et elle ajouta en baissant la tête avec confusion: Et puis, enfin, vous savez le passé... monsieur Rodolphe... et malgré cela vous m'avez comblée de bontés; mais mon père ne le sait pas, lui... ce passé. Peut-être regrettera-t-il de m'avoir retrouvée, ajouta la malheureuse enfant en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit madame... d'une grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi.
—Rougir de vous! s'écria Rodolphe en se redressant, le front altier, le regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enfant, votre père vous fera une position si brillante, si haute, que les plus grands parmi les grands de ce monde ne vous regarderont désormais qu'avec un profond respect. Rougir de vous! non... non. Après les reines, auxquelles vous êtes alliée par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles princesses de l'Europe.