Sarah haussa légèrement les épaules et dit:

—Savez-vous pourquoi j'ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de corail, pourquoi j'ai mis cette robe blanche? C'est que la première fois que Rodolphe m'a vue, à la cour de Gerolstein, j'étais vêtue de blanc, et je portais ce même bandeau de corail dans mes cheveux.

—Comment! dit Thomas Seyton en regardant sa sœur avec surprise, vous voulez évoquer ces souvenirs? vous n'en redoutez pas au contraire l'influence?

—Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd'hui changés par l'âge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune fille de seize ans qu'il a éperdument aimée, qu'il a seule aimée, car j'étais son premier amour... Et cet amour, unique dans la vie de l'homme, laisse toujours dans son cœur des traces ineffaçables. Aussi, croyez-moi, mon frère, la vue de cette parure réveillera chez Rodolphe non-seulement les souvenirs de son amour, mais encore ceux de sa jeunesse... Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux et précieux.

—Mais à ces doux souvenirs s'en joignent de terribles; et le sinistre dénoûment de votre amour? et l'odieuse conduite du père du prince envers vous? et votre silence obstiné lorsque Rodolphe, après votre mariage avec le comte Mac-Gregor, vous redemandait votre fille alors tout enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort il y a dix ans? Oubliez-vous donc que depuis ce temps le prince n'a eu pour vous que mépris et haine?

—La pitié a remplacé la haine. Depuis qu'il m'a sue mourante, chaque jour il a envoyé le baron de Graün s'informer de mes nouvelles.

—Par humanité.

—Tout à l'heure, il m'a fait répondre qu'il allait venir ici. Cette concession est immense, mon frère.

—Il vous croit expirante; il suppose qu'il s'agit d'un dernier adieu, et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui écrire la révélation que vous allez lui faire.

—Je sais pourquoi j'agis ainsi. Cette révélation le comblera de surprise, de joie et je serai là pour profiter de son premier élan d'attendrissement. Aujourd'hui, ou jamais, il me dira: «Un mariage doit légitimer la naissance de notre enfant.» S'il le dit, sa parole est sacrée, et l'espoir de toute ma vie est enfin réalisé.