—... Que cela touche à l'invraisemblance, n'est-ce pas?—reprit le marchand.
—Non, mon père,—dit Velléda,—puisque vous affirmez que cela est; mais cela nous étonne beaucoup!
—Sachez d'abord, mes enfants, que cet usage de se transmettre, de génération en génération, soit oralement, soit par écrit, les traditions de famille, a toujours été l'une des coutumes les plus caractéristiques de nos pères les Gaulois, et encore plus religieusement observée chez les Gaulois de Bretagne que partout ailleurs. Chaque famille, si obscure qu'elle fût, avait sa tradition, tandis que dans les autres pays d'Europe cette coutume se pratiquait même rarement parmi les princes et les rois. Pour vous en convaincre,—ajouta le marchand en prenant sur la table un vieux petit livre qui semblait dater des premiers temps de l'imprimerie,—je vais vous citer un passage traduit d'un des plus anciens ouvrages sur la Bretagne, et dont l'autorité fait foi dans le monde savant.
Et M. Lebrenn lut ce qui suit:
«Chez les Bretons, les gens de la moindre condition connaissent leurs aïeux et retiennent de mémoire toute la ligne de leur ascendance jusqu'aux générations les plus reculées, et l'expriment ainsi, par exemple: Érès, fils de Théodrik,—fils d'Enn,—fils d'Aecle,—fils de Cadel,—fils de Roderik le Grand, ou le chef. Et ainsi de reste. Leurs ancêtres sont pour eux l'objet d'un vrai culte, et les injures qu'ils punissent le plus sont celles faites à leur race. Leurs vengeances sont cruelles et sanguinaires, et ils punissent non-seulement les insultes nouvelles, mais aussi les plus anciennes, faites à leur race, et qu'ils ont toujours présentes tant qu'elles ne sont pas vengées[22].»
[22] M. Augustin Thierry, l'illustre historien, au témoignage duquel nous en appellerons plus d'une fois, car nul plus que lui n'a envisagé l'histoire sous un jour plus national et plus démocratique, a cité (1º v. page 11 de son Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands) trois lignes seulement de ce document curieux qu'il indique sommairement ainsi: Geraldi Cambrensis Itenerari Walliæ. Nous sommes allés aux sources, et nous avons trouvé tout le passage ci-dessus. L'époque de la publication de ce livre écrit en latin est ainsi désignée: Londini apud Edmonidum Bollifantum impress. Henrici dembani et Radulfi nuberii.—1585.
—Vous le voyez, mes enfants,—ajouta M. Lebrenn en reposant le livre sur la table,—notre chronique de famille s'explique ainsi; et malheureusement vous verrez que quelques-uns de nos aïeux n'ont été que trop fidèles à cette coutume de poursuivre une vengeance de génération en génération... Car plus d'une fois, dans le cours des âges, les Plouernel...
—Que dites-vous, mon père?—s'écria Georges.—Les ancêtres du comte de Plouernel ont été parfois les ennemis de notre race?...
—Oui, mes enfants... vous le verrez... Mais n'anticipons pas... Vous comprendrez donc que si nos pères se transmettaient une vengeance de génération en génération, depuis les temps les plus reculés, ils se transmettaient nécessairement aussi les causes de cette vengeance, et en outre les faits les plus importants de chaque génération; c'est ainsi que nos archives se sont trouvées écrites d'âge en âge jusqu'à aujourd'hui.
—Vous avez raison, mon père,—dit Sacrovir;—cette coutume explique ce qui nous avait d'abord semblé si extraordinaire.