Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser Victorin seul avec sa mère, lorsque j'ai vu entrer chez elle plusieurs bardes et druides qui, selon notre antique usage, marchaient toujours à la tête de l'armée, afin de l'animer encore par leurs chants patriotiques et guerriers.

En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour m'armer et prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les buccins, les clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque j'entrai dans ma maison, ma femme et Sampso, déjà prévenues par la rumeur publique du débarquement des Franks, préparaient mes armes; Ellèn fourbissait de son mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli avait été la veille altéré par le feu du brasier allumé sur mon armure par l'ordre de Néroweg, l'Aigle terrible, ce puissant roi des Franks.

--Tu es bien la vraie femme d'un soldat,--dis-je à Ellèn, en souriant de la voir si contrariée de ne pouvoir rendre brillante la place ternie qui contrastait avec les autres parties de ma cuirasse.--L'éclat des armes de ton mari est ta plus belle parure.

--Si nous n'étions pas si pressées par le temps,--me dit Ellèn, nous serions parvenues à faire disparaître cette place noire; car, depuis une heure, Sampso et moi, nous cherchons à deviner comment tu as pu noircir et ternir ainsi ta cuirasse.

--On dirait des traces de feu,--reprit Sampso, qui, de son côté, fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau;--le feu seul peut ainsi ronger le poli de l'acier.

--Vous avez deviné, Sampso,--ai-je répondu en riant et allant prendre mon épée, ma hache d'armes et mon poignard,--il y avait grand feu au camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engagé à m'approcher du brasier; la soirée était fraîche, et je me suis placé un peu trop près du foyer.

--L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch,--reprit ma femme,--c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps.

--Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Ellèn, parce que tu as le coeur ferme.

--Je puise ma fermeté dans la foi de nos pères, mon Scanvoch; elle m'a enseigné que nous allons revivre ailleurs avec ceux-là que nous avons aimés dans ce monde-ci,--me répondit doucement Ellèn, en m'aidant, ainsi que Sampso, à boucler ma cuirasse.--Voilà pourquoi je pratique cette maxime de nos mères. «La Gauloise ne pâlit jamais lorsque son vaillant époux part pour le combat, et elle rougit de bonheur à son retour;» s'il ne revient plus, elle songe avec fierté qu'il est mort en brave, et chaque soir elle se dit: Encore un jour d'écoulé, encore un pas de fait vers ces mondes inconnus où l'on va retrouver ceux qui nous ont été chers.

--Ne parlons pas d'absence, mais de retour,--dit Sampso en me présentant mon casque si soigneusement fourbu de ses mains, qu'elle aurait pu mirer dans l'acier sa douce figure;--vous avez été jusqu'ici heureux à la guerre, Scanvoch, le bonheur vous suivra, vous nous le ramènerez avec vous.