--Le connais-tu? Qu'est-il devenu?

--Le fils d'un esclave naît esclave, et appartient au maître de sa mère... Lorsque cet enfant, que ton père nomma Loysik en mémoire de sa race bretonne, eut quatre ou cinq ans, l'évêque de Tulle, lui reconnaissant quelques qualités précoces, le fit conduire au collège épiscopal, où il fut élevé avec quelques autres jeunes esclaves destinés à entrer un jour dans l'Église comme clercs... De temps à autre, Karadeuk, lorsque les Bagaudes passaient près de Tulle, allait la nuit voir la mère de son fils... celui-ci, prévenu par elle, trouvait quelquefois le moyen de se rendre à la cabane; là, le père et le fils s'entretenaient longuement des choses et des hommes du temps passé, de la Gaule, jadis glorieuse et libre; car ton père, tu l'as dit, conservait, par tradition de famille, un ardent et saint amour pour notre patrie; il espérait faire battre le coeur de son fils à ces grands souvenirs d'autrefois, l'exaspérer contre les Franks, et l'emmener courir avec lui la Vagrerie; mais Loysik, alors d'un caractère doux et timide, redoutait cette vie aventureuse... Les années se passèrent... ton frère, s'il eût voulu, aurait pu, comme tant d'autres, faire son chemin dans l'Église; mais au moment d'être ordonné prêtre il vit de si près l'hypocrisie, la cupidité, la luxure cléricale, qu'il refusa la prêtrise en maudissant la sacrilège alliance du clergé gaulois et des conquérants... Il quitta la maison épiscopale, et alla rejoindre, sur les frontières de la Provence, plusieurs ermites laboureurs; il avait connu l'un d'eux à Tulle, où il s'était arrêté malade à l'hospice.

--Ces ermites avaient donc fondé une espèce de colonie?

--Plusieurs d'entre eux s'étaient réunis dans une profonde solitude pour cultiver des terres dévastées et abandonnées depuis la conquête... c'étaient des hommes simples et bons, fidèles aux souvenirs de la vieille Gaule et aux préceptes de l'Évangile, si odieusement faussés, reniés aujourd'hui par de nouveaux princes des prêtres... Ces moines vivaient dans le célibat, mais ne faisaient point de voeux; ils restaient laïques et n'avaient aucun caractère clérical[F]; c'est seulement depuis quelques années que la plupart des moines obtiennent d'entrer dans l'Église; aussi, devenus prêtres, perdent-ils de jour en jour cette popularité, cette indépendance qui les rendaient si redoutables aux évêques[G]... Du temps dont je te parle, la vie de ces ermites laboureurs était paisible, laborieuse; ils vivaient en frères, selon les préceptes de Jésus, cultivaient leurs terres en commun, et aussi les défendaient rudement en commun, si quelques bandes de Franks, allant d'un burg à l'autre, s'avisaient de tenter, par malfaisance, de ravager leurs champs...

--J'aime ces ermites, à la fois laboureurs et soldats, fidèles aux préceptes de Jésus, à l'amour de la vieille Gaule et à l'horreur des Franks... Ces moines se battaient rudement, dis-tu... étaient-ils donc armés?

--Ils avaient des armes... et mieux que des armes...

--Que veux-tu dire?

--Tiens,--dit l'ermite en sortant de dessous sa robe une espèce de petit sabre ou de long poignard à poignée de fer,--remarque cette arme... mais, je te le dis, sa force n'est pas dans sa lame.

--Où est donc cette force?--demanda Ronan en examinant le poignard.--L'arme semble pourtant bien trempée...

--Ce n'est point, te dis-je, par la lame qu'elle vaut, mais par les mots gravés sur sa poignée.