—Aiguise tes dents, gros glouton! moi je propose d'inviter au festin l'abbesse et ses nonnes.
—Moi, je propose d'inviter celles qui seront jeunes et jolies à partager avec nous le séjour de l'abbaye.
—Quoi! les inviter! Sigewald... il faut, par ma barbe! les forcer à rester avec nous tant qu'elles nous plairont... Le bon Karl rira du tour. Si l'évêque de Nantes se plaint, nous lui dirons de venir chercher ses brebis, et nous le recevrons à la pointe de nos piques.
—Au diable l'évêque de Nantes! le temps des tonsurés est passé, celui des soldats est venu... nous serons maîtres chez nous!
Pendant que ses compagnons se livraient à cette joie grossière, Berthoald, silencieux et pensif, les précédait. Karl l'avait revêtu de la haute dignité de comte; il traînait à sa suite, dans les chariots, un riche butin. La donation de l'abbaye lui assurait de grands biens, cependant le jeune chef paraissait soucieux; un sourire amer et douloureux effleurait parfois ses lèvres. Le soleil venait de disparaître derrière la forêt qui bornait l'horizon. Les cavaliers franks cheminaient sur l'étroite chaussée de chaque côté de laquelle deux étangs immenses s'étendaient à perte de vue. Au bout de quelques instants, Richulf dit au jeune chef:—Je ne sais si le crépuscule embrouille ma vue, mais est-ce que la chaussée ne te paraît pas là-bas comme coupée par un amoncellement de terre?
—Voyons cela de plus près,—répondit Berthoald en mettant son cheval au galop. Richulf et Sigewald le suivirent; bientôt tous trois se trouvèrent en face d'une large et profonde coupure pratiquée dans la chaussée, coupure remplie d'eau par la jonction des deux étangs à cet endroit. Au delà de cette tranchée s'élevait une sorte de parapet de terre, renforcé de pieux énormes. Cet obstacle était considérable, la nuit baissait de plus en plus, et de chaque côté les deux lacs s'étendaient à perte de vue. Berthoald se retourna fort surpris vers ses compagnons non moins étonnés que lui, et leur dit:—Que signifie cela? Ce retranchement a, comme l'abbaye, une mine tout à fait guerrière.
—Ces terres ont été fraîchement remuées, l'écorce de ces pieux est encore fraîche, ainsi que la feuillée de cette espèce de haie qui couronne ce parapet... Pourquoi diable ces préparatifs de défense?
—Par le marteau de Karl!—dit Berthoald,—voici une abbesse bien versée dans l'art des retranchements! mais il doit y avoir une autre route pour se rendre à l'abbaye, et...—Berthoald ne put achever ses paroles; une volée de pierres, vigoureusement lancées par des frondeurs embusqués derrière la haie qui couronnait le parapet, atteignirent les trois guerriers: leurs casques et leurs cuirasses amortirent le choc; mais le jeune chef fut assez rudement contus à l'épaule, et le cheval de Richulf, arrêté au bord de la chaussée, atteint à la tête, se cabra si violemment, qu'il se renversa sur son cavalier, tous deux tombèrent dans l'étang, si profond en cet endroit, que, pendant un instant, cheval et cavalier disparurent complétement; mais bientôt le Frank surnagea, parvint à se cramponner au rebord de la chaussée et à y remonter, non sans peine et ruisselant d'eau, tandis que son cheval éperdu s'éloignait en nageant vers le milieu de l'étang, où, épuisé de fatigue, il se noya.
—Trahison!—s'écria Berthoald en tirant vainement son épée, car cette profonde coupure remplie d'eau avait vingt pieds de large; et pour la combler, selon l'art de la guerre, il eût fallu aller au loin couper cinq ou six cents fascines et commencer un véritable siége; de plus, la nuit s'assombrissait de plus en plus. Tandis que le jeune chef se consultait avec ses compagnons sur cette occurrence imprévue, une voix, sortant de derrière la haie dont était couronné le retranchement, dit:—Cette volée de pierres est une pluie de roses en comparaison de ce qui vous attend si vous tentez de forcer ce passage.
—Qui que tu sois, tu payeras cher cette attaque!—s'écria Berthoald.—Nous venons ici par ordre de Karl, chef des Franks, qui m'a fait don, à moi, Berthoald, ainsi qu'à mes hommes, de l'abbaye de Meriadek.