—Toi, Richulf, tu ne penses qu'aux horions et aux jambons!

En causant ainsi gaiement, les guerriers prennent et suivent l'avenue bordée de peupliers. Enfin on aperçoit au loin l'abbaye, bâtie au milieu d'une sorte de presqu'île, où l'on arrivait de ce côté par une étroite chaussée pratiquée entre deux étangs.

—Beau bâtiment! vois donc, Berthoald.

—Vastes dépendances! Et ces grands bois à l'horizon, sans doute ils dépendent de notre abbaye...

—Ils doivent être giboyeux. Nous chasserons le cerf, le daim, le sanglier... Vive Karl-Marteau!

—Et les étangs, qui là-bas s'étendent de chaque côté de la route, ils doivent être poissonneux... nous pêcherons; j'aime fort la pêche. Vive le bon Karl!

—Ne trouvez-vous pas, compagnons, que cette abbaye a une certaine mine guerrière avec ses bâtiments élevés, les contreforts de ses murailles, ses rares fenêtres, et ces étangs qui l'entourent comme une défense naturelle?

—Tant mieux, Berthoald! nous serons là retranchés comme dans une forteresse; et s'il plaisait aux successeurs du bon Karl, ou à ces fantômes de rois, descendance énervée de Clovis, de vouloir nous déposséder à notre tour, ainsi que nous allons déposséder cette abbesse, nous prouverions que nous portons des chausses et non des jupes.

—Oui, oui... nos cierges sont des lances, nos bénédictions des coups d'épée...

—Hâtons nos chevaux de l'éperon, car le jour baisse et j'ai grand'-faim... Foi de Richulf, deux jambons et une montagne de choux ne me rassasieront pas.