—Oui, seigneur; dans une demi-heure vous y serez.
—Merci de tes renseignements,—dit Berthoald à l'esclave.
Et il se préparait à rejoindre les autres guerriers, lorsque Richulf, riant d'un gros rire, reprit:—Par ma barbe, je n'ai jamais vu quelqu'un plus doux que toi envers ces chiens d'esclaves, Berthoald.
—Il me plaît d'agir ainsi...
—Soit... Aussi es-tu un homme étrange en ce qui touche les esclaves; on dirait qu'ils te font mal à voir... car enfin, depuis Narbonne, nous traînons à notre suite dans des chariots une vingtaine de femmes esclaves, notre part du butin; il y en a parmi elles de très-jolies, tu n'as jamais voulu seulement t'approcher des chariots pour regarder les femmes... elles t'appartiennent cependant autant qu'à nous.
—Je vous ai dit cent fois que je ne prétendais à aucune part sur ce lot de chair humaine,—reprit impatiemment Berthoald.—La vue seule de ces pauvres créatures me serait pénible. Vous n'avez pas voulu leur rendre la liberté... ne me parlez plus d'elles...
—Leur rendre la liberté! tandis qu'après nous en être amusé durant la route, nous pouvons les vendre au moins quinze à vingt sous d'or chacune; car durant notre halte aux environs du monastère de Saint-Saturnin, un juif, qui était venu les visiter et les estimer, nous a dit que...
—C'est assez... c'est trop parler du juif et des esclaves!—s'écria Berthoald en interrompant Richulf; et voulant mettre terme à un entretien qui lui semblait pénible, il approcha ses éperons des flancs de son cheval afin de rejoindre les autres guerriers franks, et leur cria de loin en tâchant de sourire:—Compagnons, bonne nouvelle! notre abbaye est riche, fertile, et nous venons succéder à une abbesse, est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, je ne sais... Avant une heure nous la verrons.
—Vive Karl-Marteau!—dit un des guerriers,—il n'y a pas d'abbesse sans nonnes... nous rirons avec les nonnains.
—Moi, j'aurais préféré quelque abbé batailleur à déposséder; mais je me console en pensant que nous allons être maîtres de nombreux troupeaux de porcs.