—Et moi,—reprit la voix,—je te fais don, en attendant mieux, de cette volée de pierres.

—Prends garde!—s'écria Berthoald,—tous mes compagnons ne sont pas là; ils nous suivent à quelque distance. Nous ne pourrons ce soir forcer le passage; mais nous camperons cette nuit sur cette chaussée; demain, au point du jour, nous enlèverons ce retranchement; or, je t'en préviens, songes-y, l'abbesse de ce couvent et ses nonnes seront traitées comme on traite les femmes en ville conquise...

—Notre sainte dame Méroflède se rit de tes menaces; de plus, elle a chrétiennement pitié de toi et de tes compagnons,—répondit la voix;—l'abbesse consent à te recevoir, toi, chef de ces bandits; mais seul, dans le couvent... tes compagnons camperont cette nuit sur la levée; demain, au point du jour, tu viendras les rejoindre; quand tu leur auras raconté ce que tu as vu dans le monastère, et de quelle façon l'on se dispose à vous recevoir, vous reconnaîtrez que vous n'avez rien de mieux à faire que de retourner promptement guerroyer auprès de Karl, ce païen, aussi païen que les Arabes, qui continue de donner aux brigands de son armée les biens sacrés de l'Église de Dieu!

—Oh! je châtierai ton insolence!

—Mon cheval est noyé,—ajouta Richulf en fureur;—l'eau ruisselle sous mon armure, je suis transi, j'ai le ventre vide, et nous passerions la nuit ainsi!

—Assez de vaines paroles, décide-toi,—reprit la voix.—Si tu acceptes mon offre, toi, chef de ces hommes, on va jeter, du haut de ce retranchement, une longue planche, et pour peu que tu aies le pied sûr, tu traverseras ainsi la tranchée; je te conduirai à l'abbaye; demain, tu rejoindras tes compagnons, et que le diable qui vous a amenés vous remmène!

Durant ce débat, les autres Franks, compagnons de Berthoald, et plus tard les chariots et les bagages, s'engageant sans défiance sur l'étroite chaussée, avaient rejoint le jeune chef. Il leur raconta ce qui venait de se passer, leur montrant la coupure et le retranchement, en ce moment infranchissables. Les nouveaux bénéficiers de l'abbaye, d'abord non moins interdits, puis non moins furieux que Berthoald, éclatèrent en menaces et en imprécations contre l'abbesse; mais la nuit était venue, il fallut songer à camper sur la chaussée; il fut aussi convenu que Berthoald se rendrait seul à l'abbaye, et que le lendemain, au point du jour, selon son rapport, ses compagnons aviseraient, très-décidés d'ailleurs à recourir à la force; enfin, ils recourraient encore à la force dans le cas où Berthoald, victime d'une trahison, ne reparaîtrait pas. Quant à lui, insoucieux du danger, il insista pour se rendre au monastère, cédant autant à son esprit d'aventure qu'à sa curiosité de voir cette abbesse guerrière. Ainsi que Ricarik (car c'était lui) l'avait offert à Berthoald, une planche fut poussée horizontalement du dedans du retranchement, puis elle bascula et s'abaissa, de sorte que l'une de ses extrémités reposait sur la levée, l'autre sur le faîte du parapet, où elle était solidement maintenue. Berthoald confia son cheval à l'un de ses compagnons, et d'un pas ferme et léger s'aventura sur la planche.—Que personne de vous ne s'avise de vouloir suivre votre chef,—dit Ricarik;—la planche est trop faible pour supporter le poids de deux hommes, je la ferais d'ailleurs tomber dans le fossé.

Après le passage de Berthoald, la planche fut retirée; le jeune chef, contraignant sa colère, suivit l'intendant, tandis qu'une douzaine de frondeurs, colons et esclaves, requis par ordre de l'abbesse pour être de guet, gardaient la tranchée à la faible clarté de cette nuit étoilée. Berthoald vit deux chevaux de l'autre côté du retranchement. Ricarik lui fit signe d'enfourcher une de ces deux montures, enfourcha l'autre, et partit en avant. Le jeune chef suivait son guide en silence, éprouvant non moins de courroux que de curiosité à l'égard de cette abbesse batailleuse, si peu résignée à céder la place aux nouveaux bénéficiers. En deux autres endroits, Berthoald trouva une chaussée coupée et retranchée, mais praticable, grâce à des ponts volants. Bientôt il arriva non loin de la première clôture de l'abbaye, formée de madriers solidement reliés les uns aux autres et plantés à peu de distance de la berge des étangs qui, environnant l'espace où s'élevaient les bâtiments de l'abbaye, faisaient de ce vaste terrain couvert de constructions une sorte de presqu'île à laquelle, de ce côté, l'on ne pouvait arriver que par la chaussée mise récemment en état de défense; derrière le monastère une langue de terre, rejoignant la forêt, dont la cime bornait l'horizon, offrait un autre passage. Berthoald remarqua en dedans de la clôture de vives lueurs projetées sans doute par des torches. L'intendant prit un cornet de cuivre suspendu à l'arçon de sa selle, sonna quelques appels; aussitôt une porte bardée de fer, faisant face à la jetée, s'ouvrit. Berthoald, précédé de son guide, entra dans l'une des cours de l'abbaye: là, il se trouva en face de l'abbesse à cheval, entourée de plusieurs esclaves portant des torches. Méroflède avait à demi rabattu sur son front le capuchon de sa mante écarlate; à son côté pendait un couteau de chasse à fourreau d'acier et à poignée d'or. Berthoald resta saisi d'étonnement à l'aspect de cette femme ainsi éclairée à la lueur des flambeaux; son costume à la fois monastique et guerrier faisait valoir la souple et grande taille de l'abbesse. Le jeune chef la trouva belle, autant qu'il en put juger à travers l'ombre que projetait sur ses traits son camail à demi rabattu.

—Je sais qui tu es: tu te nommes Berthoald,—dit Méroflède d'une voix vibrante et mâle comme celle d'un homme;—tu viens prendre possession de mon abbaye?

—Oui, cette abbaye m'a été donnée à moi et à mes compagnons de guerre par une charte écrite de la main de Karl, chef des Franks. Cette charte, je l'apporte.