SOMMAIRE.

La Gaule au huitième siècle.—Charlemagne (Karl le Grand) Karolus magnus.—Amael et Vortigern.—Les otages.—Le palais d'Aix-la-Chapelle.—Une journée chez Charlemagne.—La blonde Thétralde et la brune Hildrude.—Le bouquet de romarin.—L'Ecole.—Les enfants pauvres et les enfants riches.—Le lutrin.—L'évêque et le rat empaillé.—La chasse.—La hutte du bûcheron.—Les pièces de monnaie karolingiennes.—L'esclave et sa fille.—Charlemagne et son empire.—Le pavillon de la forêt.—Mœurs de la cour karolingienne.—Les amoureux de quinze ans.—Vortigern et Thétralde.

Soixante-quatorze ans s'étaient passés depuis qu'Amael avait retrouvé sa mère Rosen-Aër au couvent de Meriadek. L'ambitieuse espérance de Karl-Marteau s'était réalisée. Ce descendant de tant de Maires du palais avait fait souche de rois; onze ans après sa mort, arrivée en 741, Pépin le Bref, son fils aîné, proclamé roi des Franks par ses bandes et par ses Leudes en 752, fut sacré, consacré par l'évêque de Soissons dans la basilique de cette ville.

Et le dernier rejeton du pieux Clovis? ce petit Childéric III, envers qui Septimine la Coliberte s'était si généreusement apitoyée? ce petit Childérik, de qui Amael, qui portait alors le nom frank de Berthoald, refusa d'être le geôlier, qu'était-il devenu, ce roitelet, dernier rejeton du glorieux Clovis, le conquérant des Gaules? Par Ritta-Gaur! ce saint de la vieille Gaule, qui tondait et rasait aussi les rois, mais au profit des peuples, le dernier rejeton de Clovis avait été rasé, tondu, puis enfermé dans le monastère de Fontenelle, en Neustrie, où il mourut, ce dernier fils des rois fainéants mérovingiens! Et l'Église catholique, enrichie par Clovis et par sa race des dépouilles de la Gaule? l'Église catholique a donc consacré l'usurpation du fils de Karl-Marteau? Certes, les prêtres de Rome ne sacrent-ils point toujours qui leur donne pouvoir et argent? De sorte que par l'ordre du pape Zacharie, l'évêque Boniface a sacré Pépin le Bref, de même que saint Rémi consacra, par le baptême, le pieux Clovis; seulement, comme les derniers descendants de ce gracieux roi, abandonnés, méprisés, insultés, déshérités, n'avaient plus un denier à offrir à l'Église, l'Église les a religieusement abandonnés pour le fils du rude Karl, qui l'avait avilie, conspuée, baffouée, larronée, Pépin le Bref, alors tout-puissant, ayant promis aux prêtres de leur rendre les biens dont son père, ce païen de Karl, les avait dépossédés. Aussi, le pape Étienne se donna-t-il la peine de venir en Gaule, afin d'oindre Pépin de l'onction sainte, comme roi des Franks, en retour de quoi ce Pépin s'engageait à soutenir de ses armes l'Église en Italie; oui, car les Italiens, les Lombards, les Bénéventins et autres peuples, commençant à trouver le joug papal d'autant plus affreux qu'il pesait directement sur eux, l'avaient brisé ce joug, puis chassé le pape. Pépin le Bref promit à ce pontife beaucoup d'argent pour l'Église, et le châtiment des Italiens rebelles à la divine puissance des vicaires de Jésus-Christ, comme ils osent s'intituler! Le pape Étienne, en bon compère, promit à son tour au fondateur de la nouvelle dynastie des rois karolingiens que l'Église continuerait d'hébéter saintement le pauvre peuple des Gaules au profit de l'autel et du trône, en montrant à ce peuple, sous des couleurs méritoires pour son salut éternel, l'abjection, la misère et l'esclavage, où, de par l'immuable volonté divine, il devait vivre sous les descendants de Karl-Marteau. Durant le règne de Pépin le Bref, la Gaule fut, ainsi que sous les rois de la race de Clovis, ravagée, ensanglantée par les guerres civiles: Griffon, frère du roi usurpateur, s'arma contre lui et son autre frère, Karloman; les seigneurs franks établis en Aquitaine et en Gascogne s'engagèrent dans cette lutte fratricide, tandis que les Frisons et les Saxons recommencèrent de menacer la Gaule. Les Arabes, un moment contenus, renouvelèrent leurs invasions; les populations, décimées par ces guerres sans fin, suffisaient à peine à cultiver une partie du sol pour leurs seigneurs, comtes, duks, évêques ou abbés. De terribles disettes se manifestèrent; les esclaves des campagnes se virent souvent réduits à manger un mélange d'herbe et de terre; les habitants des villes ruinées, sans commerce, toujours exposées au choc des discussions civiles qui, depuis trois cents ans et plus, désolaient la Gaule, les habitants des villes étaient non moins misérables que ceux des campagnes: tout souffrait, tout gémissait; mais quelques milliers de seigneurs, d'évêques et d'abbés, disséminés dans le pays, dont ils consommaient presque à eux seuls les produits, jouissaient, ripaillaient, chassaient, bataillaient entre eux, et faisaient joyeusement l'amour, tandis que la vieille Gaule, hâve, épuisée, abrutie, saignante sous son joug, nourrissait cette exécrable race de fainéants couronnés, mitrés et casqués, de même que le corps le plus exténué engraisse encore la vermine qui le ronge!

Vers le commencement du mois de novembre de l'année 811, une assez nombreuse chevauchée se dirigeait vers la ville d'Aix-la-Chapelle, alors capitale de l'empire de Karl le Grand, empire si rapidement augmenté par d'incessantes conquêtes sur la Germanie, la Saxe, la Bavière, la Bohême, la Hongrie, l'Italie, l'Espagne, que la Gaule, ainsi qu'aux temps des empereurs de Rome, n'était plus qu'une province de ses immenses États. Huit ou dix soldats de cavalerie devançaient la chevauchée, qui se dirigeait vers Aix-la-Chapelle; à quelque distance de cette escorte venaient quatre cavaliers; deux d'entre eux portaient de brillantes armures à la mode germanique. L'un avait pour compagnon de route un grand vieillard d'une physionomie martiale et ouverte; sa longue barbe, d'un blanc de neige comme sa chevelure, à demi cachée par un bonnet de fourrure, tombait sur sa poitrine. Il portait une saie gauloise en étoffe de laine grise, serrée à la taille par un ceinturon auquel pendait une longue épée à poignée de fer; ses larges braies de grosse toile blanche, tombant un peu au-dessous du genou, laissaient apercevoir des jambards de cuir fauve étroitement lacés le long de la jambe, et rejoignant des bottines au talon desquelles s'attachaient des éperons. Ce vieillard était Amael; il atteignait alors sa centième année; malgré son âge et sa taille un peu voûtée, il semblait encore plein de vigueur; il maniait avec dextérité un fougueux cheval noir, aussi ardent que s'il n'eût pas déjà parcouru beaucoup de chemin. De temps à autre, Amael se retournait sur sa selle afin de jeter un regard de sollicitude paternelle sur son petit-fils Vortigern, jouvenceau de dix-huit ans à peine, que l'autre guerrier frank accompagnait. La figure de Vortigern, d'une beauté rare chez un homme, s'encadrait de longs cheveux châtains, naturellement bouclés, qui, s'échappant de son chaperon de drap écarlate, tombaient jusqu'au bas de son cou, gracieux comme celui d'une femme; ses grands yeux bleus, frangés de cils noirs, comme ses sourcils, hardiment arqués, avaient un regard à la fois ingénu et fier; ses lèvres vermeilles, ombragées d'un duvet naissant, montraient, lorsqu'il souriait, des dents d'émail; un nez légèrement aquilin, un teint frais et pur, quoique un peu bruni par le soleil, complétaient l'harmonieux ensemble du charmant visage de cet adolescent; ses vêtements, coupés comme ceux de son aïeul, en différaient seulement par la couleur et une sorte d'élégance due à la main d'une mère tendrement orgueilleuse de la beauté de son fils: ainsi la saie bleue du jouvenceau était ornée à l'entour du cou, aux épaules et à l'extrémité des manches, de jolies broderies de laine blanche; un ceinturon de buffle où pendait une épée à poignée d'acier poli serrait sa fine et souple taille. Ses braies de toile cachaient à demi ses jambards de peau de daim, étroitement lacés à sa jambe nerveuse, et rejoignaient ses bottines de peau tannée, armées de larges éperons de cuivre, brillants comme de l'or. Vortigern, quoiqu'il eût le bras droit soutenu par une écharpe d'étoffe noire, maniait de la main gauche son cheval avec autant d'aisance que d'habileté; il avait pour compagnon de route un jeune guerrier aux traits agréables, hardis, railleurs, au regard vif et gai; la mobilité de son visage ne rappelait en rien la pesanteur germanique. Il se nommait Octave. Romain de naissance, d'extérieur et de caractère, il savait, par son intarissable verve méridionale, dérider parfois son jeune compagnon; mais bientôt celui-ci retombait dans une sorte de rêverie silencieuse et sombre. Ainsi tristement absorbé depuis quelque temps, il marchait au pas de son cheval, lorsque Octave lui dit gaiement d'un ton de reproche amical:—Par Bacchus!... te voici encore soucieux et muet...

—Je pense à ma mère,—répondit l'adolescent en étouffant un soupir,—je pense à ma mère, à ma sœur, à mon pays!

—Chasse donc, au contraire, ces pensées chagrines!

—Octave... la gaieté sied mal aux prisonniers.

—Tu n'es pas prisonnier, mais otage, tu n'as d'autre lien que ta parole, tandis que l'on conduit le prisonnier, solidement garrotté, au marché d'esclaves; aussi, ton aïeul et toi, vous chevauchez avec nous de compagnie, et nous vous conduisons au palais de l'empereur Karl le Grand, le plus puissant monarque du monde. Enfin, l'on désarme les prisonniers, et ton grand-père, ainsi que toi, vous gardez vos épées.

—À quoi bon maintenant nos épées?—répondit Vortigern avec une douloureuse amertume,—la Bretagne est vaincue!