—C'est la chance de la guerre. Tu as fait bravement ton devoir de soldat; tu t'es battu comme un démon aux côtés de ton aïeul. Il n'a pas été blessé; tu n'as reçu qu'un coup de lance, et, par le vaillant dieu Mars! vous frappiez tous deux si dru dans la mêlée, que vous auriez dû être hachés en morceaux.
—Au moins, nous n'aurions pas survécu à la honte de l'Armorique!
—Il n'y pas de honte à être vaincu lorsqu'on s'est vaillamment défendu, et surtout lorsqu'on a combattu, décimé les vieilles bandes du grand Karl!
—Pas un des soldats de ton empereur n'aurait dû échapper!
—Pas un seul?—reprit gaiement le jeune Romain.—Quoi! pas même moi... qui tâche d'être à ton égard bon compagnon de route et de t'égayer?
—Octave, je ne te hais pas personnellement; je hais ceux de ta race; ils ont porté sans raison la guerre et le ravage dans mon pays.
—D'abord, mon jeune ami, je ne suis pas de race franque, je suis de race romaine... Je t'abandonne ces grossiers Germains, aussi sauvages que les ours de leurs forêts; mais, entre nous, cette guerre de Bretagne ne manquait pas de motifs: voyons, n'avez-vous pas, endiablés que vous êtes, attaqué, exterminé, l'an dernier, la garnison franque établie à Vannes?
—Et de quel droit Karl, il y a vingt-cinq ans, a-t-il fait envahir nos frontières par ses troupes?
L'entretien de Vortigern et d'Octave fut interrompu par la voix d'Amael, qui, se retournant sur sa selle, appela son petit-fils. Celui-ci, pour se rendre auprès de son aïeul, et cédant aussi à un mouvement de colère provoqué par sa discussion avec le jeune Romain, attaqua brusquement de l'éperon les flancs de son cheval; l'animal, surpris, bondit si violemment, qu'en deux ou trois sauts il eut dépassé Amael; mais alors Vortigern, retenant sa monture d'une main ferme, la fit ployer sur ses jarrets, et marcha de front avec son aïeul et l'autre guerrier frank. Celui-ci dit au vieillard:—Je ne m'étonne pas de la supériorité de votre cavalerie bretonne, en voyant un garçon de l'âge de ton petit-fils, malgré la blessure qui le gêne, manier ainsi son cheval; toi-même, pour un centenaire, tu es aussi ferme en selle que ce jouvenceau.
—Il avait à peine cinq ans, que son père et moi nous mettions déjà cet enfant à cheval sur les poulains élevés dans nos prairies,—répondit le centenaire. Et son front s'étant légèrement assombri, sans doute au souvenir de ces temps paisibles, il reprit après un moment de silence, en s'adressant à Vortigern:—Je t'ai appelé pour savoir si tu ne souffrais pas davantage de ta blessure.