Vortigern, de plus en plus embarrassé par les railleries d'Octave, balbutia quelques mots, et bientôt le vieillard, son petit-fils et le jeune Romain, montés sur d'excellents chevaux qu'ils trouvèrent gardés par des esclaves dans l'une des cours du palais, rejoignirent l'empereur.
Karloman et Louis (Hlut-wig, comme disent les Franks), arrivés le matin même du château d'Héristall, accompagnaient Karl, ainsi que cinq de ses filles et quatre de ses concubines, les autres femmes du palais impérial ne prenant pas, cette fois, le divertissement de la chasse. Parmi les chasseresses, on remarquait Imma, qui avait vaillamment porté sur son dos Éginhard, l'archichapelain. Belle encore, elle atteignait la maturité de l'âge; puis venait Berthe, cherchant du regard Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquier; ensuite Adelrude, qui, de loin, souriait à Audoin, l'un des plus hardis capitaines de l'empereur; puis, enfin, la brune Hildrude et la blonde Thétralde, qui, toutes deux, cherchaient des yeux... le Breton centenaire, sans doute, ainsi que l'avait dit Octave à Vortigern. La plupart des seigneurs de la suite de Karl portaient de très-singuliers habits, venus à grands frais de Pavie, où le commerce apportait les richesses de l'Orient. Parmi ces courtisans, les uns étaient vêtus de tuniques teintes de pourpre tyrienne ornées de larges pèlerines, de parements et de bordures en peaux d'oiseaux de Phénicie; les plumes naissantes du cou, du dos et de la queue des paons d'Asie, faisaient resplendir ces riches vêtements de tous les reflets de l'azur, de l'or et de l'émeraude[HH]. D'autres courtisans portaient de précieux justaucorps de fourrures de loirs ou de belettes de Judée, pelleteries aussi fines, aussi délicates que la peau des oiseaux; des bonnets à plumes flottantes, des hauts-de-chausses d'étoffe de soie, des bottines de cuir oriental rouges ou vertes, brodées d'or ou d'argent, complétaient les splendides ajustements de ces gens de cour. La grossière rusticité du costume de l'empereur contrastait seule avec la magnificence des courtisans: ses grosses et grandes bottes de cuir, à éperons de fer, lui montaient jusqu'aux cuisses; il portait par-dessus sa tunique une ample casaque de peau de brebis, la toison en dessus, coiffé d'un bonnet de peau de blaireau, il tenait à la main un fouet à manche court pour châtier ses chiens de chasse. Grâce à sa taille élevée, qui dépassait de beaucoup celle de ses officiers, Karl, apercevant de loin Vortigern et son aïeul, s'écria:—Eh! seigneur Breton! venez, s'il vous plaît, ici, à côté de moi; je veux savoir si votre petit-fils est aussi bon écuyer que le disent mes fillettes.—Les rangs des cavaliers s'ouvrirent, afin de donner passage à Amael et à son petit-fils, qui suivait modestement son aïeul, n'osant lever les yeux sur le groupe de femmes dont était entouré l'empereur. Celui-ci, examinant attentivement Vortigern, qui maniait son cheval avec sa bonne grâce accoutumée, lui dit:—Le vieux Karl juge d'un coup d'œil l'habileté d'un écuyer. Je suis content; mais, avoue-le, mon garçon, tu aimes mieux la chasse que la messe, et la selle de ton cheval qu'un banc d'église?... Voyons, réponds...
—Je préfère la chasse à la messe,—dit franchement Vortigern;—mais j'aime mieux la guerre que la chasse.
—Si ta réponse n'est pas celle d'un bon catholique, elle est celle d'un garçon sincère. Qu'en pensez-vous, fillettes?—ajouta l'empereur en se tournant vers le groupe de chasseresses—N'êtes-vous pas de mon avis?
—Tu avais demandé à ce jeune homme sa pensée,—répondit la brune Hildrude en regardant fixement Vortigern;—il a parlé sincèrement. De ceci, je le loue; il dit ce qu'il fait, il ferait ce qu'il dit. Vaillance et loyauté se lisent sur son visage.
La blonde Thétralde, n'osant parler après sa sœur, devint vermeille comme une cerise, et jeta un regard d'envie, presque de colère, sur la brune Hildrude, dont elle jalousait sans doute la repartie.
—Il me faut donc louer aussi ce jeune païen de sa franchise pour n'être point en désaccord avec ces fillettes,—dit l'empereur.—Allons, en marche!—Et, se penchant à l'oreille d'Amael, il lui dit tout bas, en lui montrant d'un regard malin la foule de ses courtisans si brillants, si miroitants sous leurs tuniques emplumées:—Voilà des compères fort richement vêtus, n'est-ce pas? Regarde-les attentivement; tâche de ne pas oublier la magnificence de leurs costumes, je te rappellerai ce souvenir en temps opportun.—Et l'empereur partit au galop suivi de toute sa cour, après avoir dit aux courtisans, ainsi qu'aux deux Bretons:—Une fois en forêt, chacun pour soi, et à la grâce de son cheval. À la chasse, il n'y a plus d'empereur et de cour, il n'y a que des chasseurs!
La chasse avait lieu dans une vaste forêt, située aux portes d'Aix-la-Chapelle. Le soleil d'automne, d'abord radieux, s'était peu à peu voilé sous l'un de ces brouillards si fréquents dans cette saison et dans ces pays du Nord. D'après l'ordre de l'empereur, aucun de ses courtisans ne s'était attaché à ses pas; les chasseurs se disséminèrent: les uns, plus aventureux, ne quittaient pas la meute acharnée à la poursuite du cerf à travers les futaies; les autres, moins intrépides veneurs, se guidant d'après le son des trompes ou les aboiements des chiens, voyaient au loin, de temps à autre, le cerf, la meute et les veneurs sortir des enceintes et traverser les allées. Dès le début de la chasse, Karl, emporté par son ardeur, avait abandonné ses filles, incapables d'ailleurs de le suivre au plus épais des fourrés, où l'empereur des Franks pénétrait comme le dernier de ses veneurs. Vortigern, un moment séparé de son aïeul, au milieu de ce tumultueux rassemblement, où près de cent chevaux, réunis dans un carrefour, excités par les fanfares des trompes, et s'animant entre eux, piaffaient, hennissaient se cabraient, Vortigern, dressé sur ses étriers, cherchait Amael du regard, lorsque, faisant un violent écart, son cheval s'emporta si rapidement, que lorsque le jeune Breton parvint, après de grands efforts, à maîtriser sa monture, il se trouva très-éloigné des chasseurs. Tâchant alors de percer des yeux le brouillard qui s'épaississait de plus en plus, il se vit seul dans une longue avenue dont il ne pouvait plus distinguer les issues voilées par la brume. Il prêta l'oreille, espérant entendre au loin le bruit de la chasse, qui l'aurait guidé pour la rejoindre; mais le plus profond silence régnait dans cette partie de la forêt, dont Vortigern ignorait les chemins. Cependant, au bout de quelques instants, le galop rapide de deux chevaux, s'avançant derrière lui à toute vitesse, frappa son oreille; puis, un cri, paraissant poussé plutôt par la colère que par l'effroi, parvint à son oreille, et bientôt il aperçut à travers le brouillard une forme vague; elle devint de plus en plus distincte, et la blonde Thétralde, fille de l'empereur des Franks, apparut aux yeux du jeune Breton: vêtue d'une longue robe de drap bleu-saphir, bordée d'hermine, blanche comme le pelage de sa haquenée, Thétralde portait, sur ses tresses blondes, un petit bonnet aussi d'hermine; une écharpe de soie tyrienne, aux vives couleurs, dont les longs bouts flottaient au vent, ceignait sa fine taille. La naïve et charmante figure de la fille de l'empereur, animée par l'ardeur de sa course, brillait d'un vif incarnat; rougissant de plus en plus à l'aspect de Vortigern, elle baissa ses grands yeux bleus, tandis que les brusques ondulations de son sein de quinze ans soulevaient l'étroit corsage de sa robe. Le trouble de Vortigern égalait le trouble de Thétralde; comme elle, il restait muet, embarrassé; comme elle, il tenait les yeux baissés; comme elle enfin, il sentait son cœur battre avec violence. Le silencieux embarras des deux enfants fut interrompu par Thétralde. D'une voix timide et mal assurée, elle dit au jeune Breton sans oser le regarder:—Je croyais ne pouvoir jamais te rejoindre; ton cheval avait tant d'avance sur ma haquenée...
—C'est que... mon cheval m'a emporté...