—Oh! non, mon père... avant de nous endormir, nous avons beaucoup causé, beaucoup disputé, et c'est en disputant ainsi que nous avons oublié nos châtaignes... puis le sommeil nous a pris, et nous nous sommes endormis.
—Mais à quel propos toi et ce garçon vous êtes-vous disputés, ma fille?
—Hélas! j'avais eu des pensées mauvaises... ces pensées, Vortigern les combattait de toutes ses forces, et, à ce propos, nous nous sommes disputés; pourtant, au fond, vois-tu, il avait raison; car tu ne pourras jamais le croire. Je voulais fuir Aix-la-Chapelle, et aller en Bretagne avec Vortigern... pour nous y marier.
—Me quitter... ma fille... me quitter? moi qui t'aime si tendrement!
—C'est ce que m'a répondu Vortigern. «—Thétralde, y songes-tu? quitter ton père, qui te chérit,—me disait-il.—Quoi! tu aurais le triste courage de lui causer ce cruel chagrin? Et moi qu'il a traité, ainsi que mon aïeul, avec bonté, je serais ton complice! Non, non; d'ailleurs je suis ici prisonnier sur parole; prendre la fuite, ce serait me déshonorer. Ma mère ne me reverrait de sa vie...»—Ta mère t'aime trop,—disais-je à Vortigern,—pour ne pas te pardonner; mon père aussi nous pardonnera: il est si bon! N'a-t-il pas été indulgent pour mes sœurs, qui ont leurs amants comme il a des maîtresses... Cela ne fait ni tort ni mal à personne de s'aimer quand on se plaît; une fois mariés, nous reviendrons auprès de mon père; heureux de me revoir, il oubliera tout, et nous vivrons auprès de lui comme Éginhard et ma sœur Imma.—Mais Vortigern, inflexible, me parlait sans cesse de sa promesse de prisonnier et du chagrin que te causerait ma fuite; il pleurait ainsi que moi à chaudes larmes en me consolant et me grondant comme une enfant que j'étais; enfin, quand nous avons eu beaucoup disputé, beaucoup pleuré, il m'a dit: «Thétralde, la nuit s'avance; tu dois être fatiguée, il faut te coucher sur ce lit de mousse; je me mettrai en travers du seuil, mon épée nue à côté de moi, pour te défendre au besoin...» Je tombais de sommeil; Vortigern m'a couverte de sa tunique; je me suis endormie, et je rêvais encore de lui, quand tout à l'heure tu m'as réveillée, mon bon père...
L'empereur des Franks avait écouté ce naïf récit avec un mélange d'attendrissement, de crainte et de chagrin; bientôt il poussa un profond soupir d'allégement qui semblait répondre à cette réflexion:—À quel danger ma fille a échappé!...—Cette pensée dominant bientôt toutes les autres, Karl embrassa de nouveau Thétralde avec effusion, en lui disant:—Chère enfant, ta franchise me charme; elle me fait oublier qu'un moment tu as pu songer à quitter ton père.
—Oh! à ce méchant projet, Vortigern m'a fait renoncer; aussi, pour le récompenser, tu seras bon, tu nous marieras, n'est-ce pas? Nous nous aimons tant!...
—Nous reparlerons de cela. Quant à présent, il faut songer à regagner le pavillon, tu y prendras quelques moments de repos; nous repartirons ensuite pour Aix-la-Chapelle. Attends-moi ici; j'ai à m'entretenir un moment avec ce bon vieillard.—Karl sortit de la hutte avec Amael, et lui dit en s'arrêtant à quelques pas:—Ton petit-fils est un loyal garçon, vous êtes une famille de braves hommes; tu as sauvé la vie de mon aïeul, ton petit-fils a respecté l'honneur de ma fille; car je sais ce qu'il y a de fatal, à l'âge de ces enfants, dans l'entraînement d'un premier amour; cet entraînement, Vortigern l'eût payé de sa vie... mais j'aime mieux louer que punir.
—Karl, lorsqu'il y a quelques heures je te disais mes inquiétudes à propos de l'absence de Vortigern, tu m'as répondu:—«Bon! il aura rencontré quelque jolie fille de bûcheron... l'amour est de son âge. Tu ne veux pas faire un moine de ce garçon?»—Et pourtant, s'il eût traité ta fille comme la fille d'un bûcheron... qu'aurais-tu fait?
—Par le roi des cieux! Vortigern ne serait pas sorti vivant de cette hutte!