Berthoald, grâce au capuchon qui voilait presque entièrement ses traits, put cacher sa cruelle angoisse lorsqu'il entendit Karl lui dire qu'un jour peut-être il lui donnerait l'ordre d'aller combattre les Bretons, toujours indomptés; il fléchit le genou devant le chef des Franks, et sortit en proie à une telle anxiété, qu'il n'eut pas un dernier regard pour Septimine la Coliberte, qui, toujours agenouillée au milieu des pièces d'or sarrasines éparses autour d'elle, ne quittait pas des yeux son libérateur, qui sortit précipitamment.
Le jeune chef traversait la cour de l'abbaye pour aller reprendre son cheval, lorsqu'à l'angle d'un mur il se trouva face à face avec un petit homme à barbe grise et pointue. C'était le juif Mardochée. Berthoald tressaillit, passa rapidement; mais, quoiqu'il eût autant que possible caché ses traits sous le capuchon de son manteau, ses yeux rencontrèrent le regard perçant du juif qui, ne semblant nullement surpris, sourit d'un air sardonique, tandis que le jeune chef s'éloigna rapidement, de plus en plus désireux de quitter l'abbaye de Saint-Saturnin.
CHAPITRE II.
L'abbaye de Meriadek.—Les esclaves orfévres.—Vie d'une abbesse au huitième siècle.—Etat et redevance des colons et des esclaves.—Punitions.—La chair vive et l'épervier.—Broute-Saule.—L'atelier.—Le meurtre et le souper.—L'inondation.—Les fugitifs.—Les frontières de l'Armorique.
Un atelier d'orfévrerie est agréable à voir pour l'artisan, libre ou esclave, qui a vieilli dans la pratique de ce bel art, illustré par Éloi, le plus célèbre des orfévres gaulois. L'œil se repose avec plaisir sur le fourneau incandescent, sur le creuset où bouillonne le métal en fusion, sur l'enclume qui semble être d'argent veinée d'or, tant on a battu sur elle de l'argent et de l'or; l'établi, garni de ses limes, de ses marteaux, de ses doloires, de ses burins, de ses polissoirs de sanguine et d'agate, n'est pas moins agréable à l'œil; ce sont encore les moules d'argile où se verse le métal fondu, et çà et là, sur des tablettes, quelques modèles en cire, empruntés aux débris de l'art antique, retrouvés parmi les ruines de la Gaule romaine; il n'est pas jusqu'au choc des marteaux, jusqu'au grincement des limes, jusqu'au bruit haletant du soufflet de la forge, qui ne soit une musique douce à l'oreille de l'artisan qui a vieilli dans le métier. Telle est la passion de l'art, que parfois l'esclave oublie sa servitude pour ne songer qu'aux merveilles qu'il fabrique pour ses maîtres.
L'abbaye de Meriadek avait, ainsi que les riches couvents de la Gaule, son petit atelier d'orfévrerie; un vieillard de quatre-vingts ans et plus surveillait les travaux de quatre jeunes apprentis, esclaves comme lui, et réunis dans une salle basse voûtée, éclairée par une fenêtre cintrée, garnie de barreaux de fer, qui s'ouvrait sur un fossé rempli d'eau, le couvent ayant été bâti au milieu d'une espèce de presqu'île, entourée d'étangs immenses. La forge s'adossait à l'un des murs dans l'épaisseur duquel était creusé une sorte de petit caveau; l'on y descendait par plusieurs marches, il contenait la provision de charbon nécessaire aux travaux. Le vieil orfévre, à la figure et aux mains noircies par la fumée de la forge, portait une souquenille à demi cachée par un large tablier de cuir, et ciselait avec amour une crosse abbatiale en argent:
—Père Bonaïk,—dit un des jeunes esclaves au vieillard,—voici le huitième jour que notre camarade Éleuthère ne vient pas à l'atelier... où peut-il être?
—Dieu le sait, mes enfants... mais, croyez-moi, parlons d'autre chose.
—Je suis à moitié de votre avis, vieux père, car, à propos d'Éleuthère, j'ai autant envie de parler que de me taire. Je sais un secret; il me brûle la langue, et je crains qu'on me la coupe, si je bavarde.