—Alors, mon garçon,—reprit le vieillard en ciselant toujours son orfévrerie,—garde ton secret, c'est prudent.

Mais les jeunes gens, plus curieux que le vieillard, firent tant d'instances auprès de leur compagnon que, vaincu par leurs prières, il leur dit:—Avant-hier... c'était le septième jour de la disparition d'Éleuthère, j'étais allé reporter, par ordre du père Bonaïk, un bassin d'argent dans l'intérieur de l'abbaye. La tourière me dit d'attendre pendant qu'elle va s'enquérir s'il n'y a pas de pièces d'argent à nettoyer. Resté seul, pendant l'absence de la tourière, j'ai la curiosité de monter sur un escabeau afin de regarder par une petite fenêtre très-élevée donnant sur le jardin, du monastère. Là, qu'est-ce que je vois? ou plutôt qu'est-ce que je crois voir? car il y a de ces ressemblances si frappantes...

—Eh bien!—dirent les jeunes gens,—qu'as-tu vu dans ce jardin?

—J'ai vu l'abbesse, reconnaissable à sa taille élevée, marchant entre deux nonnes, l'un de ses bras appuyé sur l'épaule de chacune d'elles.

—Ne dirait-on pas qu'elle a près de cent ans, comme le père Bonaïk, notre abbesse? elle qui monte à cheval comme un guerrier! elle qui chasse au faucon, elle dont la lèvre est ombragée d'une petite moustache rousse, ni plus ni moins que celle d'un jouvenceau de dix-huit ans.

—Ce n'était point par faiblesse, mais sans doute par tendresse que l'abbesse s'appuyait ainsi sur ses deux nonnes: l'une d'elles ayant marché sur sa robe, au moment où je traversais la cour, fait un faux pas, trébuche, se retourne, et je reconnais, ou je crois reconnaître, devinez qui... Éleuthère...

—Habillé en nonne?

—Habillé en nonne...

—Allons donc... tu rêvais.

—Pourtant,—reprit un autre esclave moins incrédule,—il faut dire que notre camarade n'a pas encore dix-huit-ans, et que son menton est aussi imberbe que celui d'une jeune fille.