—O mon Dieu!... mon Dieu!...

Je restai frappée de stupeur.

—Allons donc... on a bien de la peine à vous convaincre, mon cher et intime ami, qu'après tout je ne suis pas si diable que j'en ai l'air,—reprit M. Lugarto.—Qu'est-ce que je demande? à vivre en paix avec vous et avec votre femme, à réaliser le triangle équilatéral des Italiens, en tout bien tout honneur s'entend... car vous êtes un vilain jaloux, un Othello. Voyons... de quoi vous plaignez-vous? Admettez que je fasse la cour à votre femme; que vous importe? Elle est vertueuse, elle vous adore et elle m'exècre; voilà trois raisons pour une de vous tranquilliser... une manière de Cerbère à trois têtes qui défend suffisamment votre bonheur conjugal. Mais,—me dites-vous,—«le monde jase, il croit que vous êtes au mieux avec ma femme.»—Eh! mon Dieu... laissez le monde jaser; n'êtes-vous pas sûr de la fidélité de votre femme?—Allons, vicomte, soyez philosophe, et n'attachez pas de prix à de vaines paroles.—«Mais ce bruit, tout mensonger qu'il est, est contrariant,»—me direz-vous encore.—C'est possible... mais, vous le savez, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque les propos du monde vous effrayent, songez donc, mon cher, à ceux qu'il ferait, le monde... si je jasais, moi, sur certaines choses... si je disais comment... à Londres...

—Monsieur... oh! monsieur!...—s'écria Gontran d'un air suppliant.

M. Lugarto me regarda en souriant d'un air ironique.

—Vous voyez, voilà ce beau matamore souple comme un gant!... Vous qui êtes la sagesse même, conseillez-lui donc d'être raisonnable. Tenez, je vais finir en parlant comme un traître du mélodrame. Vicomte de Lancry, vous êtes en ma puissance; vous ne pouvez m'échapper qu'en m'assassinant ou qu'en vous suicidant. Or, je vous sais de trop bonne compagnie pour recourir à de tels moyens. Ceci bien établi, passons. Voyons, mon cher, oublions les rêveries de votre femme; vivons tous les trois dans une douce intimité, comme par le passé; laissons dire le monde, et jouissons de la vie, car elle est courte. Pourtant, comme on ne m'insulte pas impunément, comme je tiens à me venger des mépris de cette chère Mathilde, je veux la punir, et je la condamne à venir dîner avec vous aujourd'hui chez moi pour célébrer sa convalescence. Nous serons peu de monde... la princesse Ksernika, trois ou quatre femmes ou hommes de nos amis. Ceci est sérieux, mon cher... vous entendez... je le veux... Madame de Lancry fera quelques façons; mais je vous laisse le soin de décider ma belle ennemie. Vous ne manquerez pas d'excellentes raisons à lui donner, j'en suis sûr.

Je regardais Gontran avec stupeur; il ne disait pas un mot; il avait les yeux fixes, la tête baissée sur sa poitrine.

M. Lugarto se leva et ajouta:—Dites donc un peu, mes bons amis, comme c'est bizarre! Qui est-ce qui dirait qu'à cette heure, dans un des plus jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré, par cette belle journée de printemps, il se passe une de ces scènes incroyables qui feraient la fortune d'un romancier?... C'est pourtant vrai... La vie du monde est après tout beaucoup moins prosaïque qu'on ne le croit. Ah çà! à tantôt; nous dînerons à sept heures. Vous essayerez un nouveau cuisinier; il sort de chez le prince de Talleyrand; on en dit des merveilles. Ah! j'y pense, vous renverrez votre voiture après dîner; nous irons tous à Tivoli: il y a une fête charmante; on dit que madame la duchesse de Berri doit y assister. Je tiens à y paraître avec vous, votre femme et votre adorable princesse, vilain infidèle... Ainsi, c'est convenu; je vous ramènerai chez vous, et avant que de rentrer nous irons prendre des glaces chez Tortoni... Vous le voyez, je tiens absolument à continuer de compromettre Mathilde, et je choisis bien mon théâtre, je crois... Ah çà! mon cher, m'avez-vous entendu?... Hein!...

—Oui, monsieur...—dit Gontran à voix basse.

—Je compte donc sur vous et sur ma belle ennemie... Mais répondez-moi donc... Je vous ai dit que je le voulais... cela doit vous suffire, je pense.