Ce n'était pas une vaine humilité de cœur, c'était conscience. Sans doute, j'avais toujours été pour lui dévouée, prévenante, soumise, passionnée; mais j'avais sans doute mal employé ces nobles sentiments, puisqu'il pouvait mourir sans me regretter.
De ce moment, j'acquis cette amère conviction, née de l'amour le plus fervent et d'une profonde défiance de moi-même:—L'on a toujours tort de n'être pas aimée.
Je m'attachai de toutes mes forces à cette conviction, paradoxale sans doute; j'employai toutes les ressources de mon esprit, toute la puissance de mon cœur à lui donner une irrécusable autorité.
Elle me permettait de m'accuser et de pardonner à Gontran.
Les femmes qui ont aimé avec cet aveuglement sublime, avec cette magnifique abnégation de soi qui constitue la passion, comprendront le bonheur qu'on a de saisir la moindre occasion d'excuser les cruautés de celui qu'on chérit, lors même qu'on doit se sacrifier à cette réhabilitation.
Maintenant que les années, maintenant que le malheur ont mûri mon jugement, il me semble qu'il faut peut-être attribuer aussi cette opiniâtre indulgence à l'impérieux besoin que nous avons de justifier notre choix à nos propres yeux, même au prix de nos plus chères espérances.
Une fois dans cette voie de défiance de moi, je me reprochai encore de n'avoir pas su inspirer à Gontran assez de tendresse pour qu'il m'eût appris le malheureux secret dont M. Lugarto faisait un si funeste abus.
En voyant l'accablement de Gontran, j'en vins à me faire presque un crime de m'être montrée si dédaigneuse envers M. Lugarto, de n'avoir pas su mieux dissimuler mon aversion. Au lieu de s'exaspérer contre nous, peut-être cet homme fût-il resté inoffensif.
Je fus heureuse et pourtant presque épouvantée de cette dernière réflexion.
Telle était la formidable puissance de l'amour! Moi, si fière, surtout depuis que j'appartenais à Gontran, je regrettais presque de m'être conduite avec dignité envers le plus méprisable, le plus méchant des hommes.