Maintenant je m'étonne du silence prolongé que moi et Gontran nous nous gardâmes après cette scène; mais les paroles de M. Lugarto établissaient si nettement l'horrible dépendance de Gontran à son égard, que nous devions rester quelque temps comme étourdis de ce coup écrasant.
M. de Lancry tenait son visage caché dans ses deux mains.
Je m'approchai de lui toute tremblante.—Mon ami...—lui dis-je.
—Que voulez-vous encore?—s'écria-t-il brusquement et d'une voix courroucée. Il redressa son front, qui me parut sombre et comme la nuit, et me jeta un regard qui me fit pâlir.
—Voilà où votre causticité, voilà où votre sotte pruderie nous ont conduits! à une explication positive. Vous devez être satisfaite, maintenant! Ma position envers Lugarto est claire et tranchée, j'espère?
—Comment! Gontran, je devais écouter sans indignation les horribles aveux de cet homme!... Mais mon honneur! mais le vôtre!
—Eh, madame! qui vous parle de compromettre votre honneur et le mien? Il y a un abîme entre une faute et une innocente coquetterie... Si vous aviez eu l'ombre de perspicacité, aux premiers mots que je vous ai dit sur Lugarto, vous auriez deviné que c'était un homme à ménager. Mais non, malgré mes recommandations les plus expresses, vous avez vingt fois pris à tâche de l'irriter. Blasé, méchant comme il est, il trouve un affreux plaisir dans les contrariétés, dans les résistances... Quelques banalités affectueuses de votre part nous en auraient débarrassés... Mais vous l'avez piqué au jeu... Maintenant,—ajouta M. de Lancry avec rage,—maintenant il est poussé à bout. Malgré moi je me suis laissé aller à lui dire de dures paroles... Maintenant je sais qu'il vous fait la cour, et il faut que je sois assez lâche pour ne pas le souffleter, et pour aller ce soir, demain, tous les jours en public avec vous et avec lui... Voilà ce dont vous êtes cause, madame.
—Moi!... moi!...
—Eh! oui, mille fois oui! Puisque vous étiez sûre de vous autant que je le suis moi-même, il fallait, sans agréer ses soins, ne pas le repousser brutalement; il fallait lui dire avec grâce et bonté que ses assiduités vous compromettaient, et que puisqu'il voulait vous être agréable, il devait commencer par vous obéir en cela. Il vous aurait écoutée; car, ainsi vous ne lui ôtiez pas toute espérance, vous ne l'exaspériez pas... Mais était-ce à moi à entrer dans de pareils détails? était-ce à moi à vous dire le rôle que vous deviez jouer dans cette circonstance? Ne deviez-vous pas m'épargner ce soin à la fois humiliant et ridicule? Si vous m'aimiez pour moi, je n'aurais pas eu besoin de vous dire tout cela... Il ne suffit pas d'être une femme de bien, de faire parade de sa vertu,—ajouta-t-il en souriant avec amertume;—il faut encore tâcher de ne pas mettre son mari dans une position dont il ne puisse sortir que par le déshonneur, ou par un crime... Entendez-vous, madame?
—Grand Dieu!... Gontran!