—Je ne sais pas ce que vous voulez dire, madame; à cette heure, je suis horriblement inquiète de M. de Lancry, je ne l'ai pas revu depuis la scène cruelle qui au moins aura fait tomber les calomnies dont M. de Lancry et moi nous étions l'objet.
—Qu'est-ce que vous dites donc là, ma chère petite? vous croyez qu'elle a été d'un bon effet, cette scène à Tortoni! Ah çà! est-ce que vous êtes folle?
—Je crois, madame, que les honnêtes gens qui auront entendu M. de Lancry prouver si nettement l'infamie de M. Lugarto, ne se feront plus l'écho de bruits encore plus ridicules qu'ils ne sont odieux; si personne à l'avenir ne nous défend, personne du moins ne nous attaquera.
—Laissez-moi donc tranquille avec vos preuves: il n'a rien prouvé du tout, votre mari! est-ce qu'on a été dupe de cette comédie-là?
—Une comédie! madame, une comédie!
—Mais certainement; est-ce que M. Lugarto pouvait répondre autrement qu'il a fait à l'apostrophe sauvage de Gontran?... Est-ce que devant tout le monde il pouvait avouer que vous aviez eu des préférences pour lui?... Ainsi, chère petite, vous avez la bonhomie de vous croire blanche comme neige et votre mari aussi, parce que M. Lugarto aura proclamé votre innocence à la face du lustre de Tortoni? Mais le simple savoir-vivre l'obligeait à agir ainsi. Il faudrait être un vilain, un croquant, pour se conduire autrement. Je ne suis pas suspecte, moi: je trouve ce Lugarto bête comme une oie à l'endroit de sa titulature et de ses étoiles d'or en champ d'argent; mais je dois avouer avec tout le monde que, dans cette occasion-là, il s'est conduit avec toute sorte de réserve, de mesure et une dignité non pareille... Est-ce que pour vos beaux yeux il ne s'est pas laissé menacer, injurier, presque assommer par votre mari, sans proférer une plainte, et au contraire en défendant votre réputation? Allons donc!... Galaor et Orondate sont des monstres de cynisme et de fatuité... auprès de ce pauvre Lugarto.
Je ne trouvais pas une parole à répondre à mademoiselle de Maran. J'avais déjà une si triste expérience de la méchanceté du monde que je ne doutai pas que la conduite de M. de Lancry et de M. Lugarto ne pût être interprétée ainsi que le disait ma tante.
Je laissai retomber avec accablement ma tête sur ma poitrine.
Mademoiselle de Maran, fière de son triomphe, continua avec une joie cruelle.
—Ce qu'il y a de pis pour Gontran, c'est que, par là-dessus, le Lugarto s'est très-bien conduit dans le duel; il a été blessé, l'honneur est satisfait, comme l'on dit; sans compter qu'à la rigueur ce bel archimillionnaire aurait pu parfaitement refuser à Gontran de se battre avec lui... vu que votre mari a, dit-on, l'inconvénient de lui devoir énormément d'argent. Or, entre nous, c'est une drôle de manière de payer ses dettes que de vous rembourser d'un bon coup d'épée... Mais, puisque le Lugarto s'arrange de cette monnaie-là, tout est dit. Seulement cela prouve qu'il vous aime d'une furieuse force... et même, depuis sa blessure, il ne parle de vous qu'avec des roucoulements de fidèle berger les plus touchante du monde; je vous en avertis.