—Ainsi, madame... depuis cette scène, moi et M. de Lancry... nous sommes tombés encore un peu plus bas dans l'opinion du monde?—dis-je avec un calme qui étonna mademoiselle de Maran;—et M. Lugarto inspire, au contraire, le plus touchant intérêt?
—Vous parlez d'or, chère petite! Cela est ainsi, ni plus ni moins; aussi vous m'en voyez tout émue, toute bouleversée. Je venais dare-dare... vous avertir et vous dire, un peu tardivement peut-être (mais mieux vaut se repentir tard que jamais), que j'étais désolée d'avoir consenti à votre mariage avec Gontran. Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cela de lui? Savez-vous qu'après tout ce Mortagne, avec son cerveau fêlé, ne manquait pas d'une certaine judiciaire au moins? Mais on a eu beau faire et beau dire, il n'y a pas eu moyen de vous ôter ce beau mari-là de la tête, pauvre petite! Eh! penser qu'après quatre mois à peine de mariage, vous voilà déjà avec un mari méprisé, ruiné, infidèle! Tenez... c'est à fendre le cœur! Je sais bien que vous me répondrez à ça que la conduite de votre infidèle vous a donné le droit d'user de représailles, et que ce Lugarto ne manque pas d'agréments, malgré sa figure de cire jaune, ses épilepsies et sa manie de tilulature; c'est égal, quand on me parle de votre goût pour lui, je me révolte... je m'indigne...
—Vraiment, madame...
—Vraiment... mais comme vous prenez bien ce que je vous dis! ça n'a pas l'air de vous émouvoir du tout!
—Non, madame... vous le voyez... je suis très-calme... je suis touchée même du sentiment qui vous dicte les consolations que vous venez me donner...
—Et vous avez bien raison d'en être touchée, mais je vous disais que, lorsqu'on me parlait de votre goût pour ce Lugarto, je me révoltais, je disais aux méchantes langues: Vous seriez furieusement interloqués, tous tant que vous êtes, si vous saviez le pourquoi et le comment du goût du cette petite vicomtesse de Lancry pour M. Lugarto... il y a dans cette jeune femme-là, voyez-vous, une manière d'abnégation courageuse, dans le goût des femmes héroïques de l'antiquité, quelque chose comme une mixture de Portia et de la mère des Gracques... Mais c'est vrai ce que je vous dis là... A vous voir à cette heure si calme, est-ce qu'on pourrait seulement penser que votre mari vous rend la plus malheureuse des femmes, et qu'à tort ou à raison votre réputation et la sienne sont à jamais perdues? Ah çà, mais dites-moi donc, maintenant j'y pense... si c'est à tort qu'on vous accuse, comme ça doit être affreux pour vous!
—Écoutez, madame,—dis-je à mademoiselle de Maran avec un sang-froid qui la confondit,—vous êtes venue ici pour jouir de votre triomphe, pour voir si vos prévisions s'étaient bien accomplies, si la jeune femme était aussi malheureuse que la jeune fille, que l'enfant l'avait été... n'est-ce pas, madame?
—Allez toujours, je vous répondrai plus tard... C'est étonnant comme vous êtes perspicace.
—Eh bien! madame, je vais vous porter un bien terrible coup... Je vais d'un seul coup me venger, me cruellement venger de tout le mal que vous m'avez fait, de celui que vous avez voulu me faire.
—C'est étonnant... vous ne m'effrayez pas du tout, chère petite.