A ce premier mouvement si pénible succéda la réflexion.

J'eus honte de moi-même. Je m'accusai d'égoïsme, d'exagération ridicule et romanesque.

Quoi de plus simple, de plus naturel, que ce sommeil que je reprochais à Gontran? Devait-il se gêner, se contraindre pour moi? n'agissait-il pas au contraire avec une confiance pleine de sécurité?

Je séchai mes larmes, je contemplai ses traits. On n'y voyait déjà plus les traces des fatigues et des chagrins qui les altéraient jadis.

Jamais il ne m'avait paru plus beau de cette beauté délicate, charmante, qui rendait sa physionomie si attrayante; un de ces demi-sourires qui annoncent toujours un sommeil heureux et tranquille, donnait à sa bouche une ravissante expression de finesse un peu malicieuse. Par deux fois il agita légèrement ses lèvres comme s'il eût prononcé quelques paroles.

J'écoutai avidement...

Je n'entendis rien.

En le voyant dormir ainsi, beau, calme, souriant, je me sentais heureuse de tout le bonheur qui lui était départi: libre de l'odieuse domination de M. Lugarto, jeune, riche, aimé de moi jusqu'à l'idolâtrie, y avait-il au monde un homme plus admirablement doué? Ne réunissait-il pas tous les avantages, toutes les conditions de la félicité humaine?

En m'appesantissant ainsi sur ses qualités, un moment j'eus peur; nous devions rester à Maran jusqu'au commencement de l'hiver: ce long avenir de solitude me ravissait, mais plairait-il à Gontran?

Je commençais à me délier de moi-même, à craindre de ne pas plaire assez à mon mari. J'avais déjà tant souffert que je ne ressentais plus ces élans de gaieté douce et ingénue que m'inspirait autrefois la présence de Gontran.