—Ah! si vous allez recommencer à faire de la métaphysique de sentiment... j'y renonce... la vie que je mène est peu faite pour développer l'intelligence.
—En effet, depuis quelque temps, Gontran, vous agissez, je crois, beaucoup plus que vous ne pensez.
—Dieu merci! j'avais toujours rêvé quelques mois d'une vie toute matérielle, dans laquelle la bête, comme on dit, prendrait le dessus. Eh bien! cette vie, je la mène, et je m'en trouve à merveille... Il n'est pas jusqu'à ces superfluités d'élégance, de recherche de toilette, que je n'aie mises bravement de côté. J'étais un véritable sybarite; me voici, à cette heure, un véritable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh! ma foi, je trouve fort commode d'être ainsi au vert pendant quelque temps.... de rester grossière chrysalide jusqu'au moment où il me prendra la fantaisie de me transformer de nouveau en brillant papillon... Mais sonnez donc, je vous prie; je veux dire à Hébert (c'était notre maître d'hôtel) de me mettre une bouteille de vin du Rhin à la glace; c'est un caprice. Il y a longtemps que je n'ai bu de vin vieux du Rhin.. et celui que vous avez ici est excellent; c'est du johannisberg jaune comme de l'ambre... Où votre père avait-il eu ce vin-là?
—Il me semble, mon ami, avoir entendu dire à mademoiselle de Maran que l'empereur d'Autriche en fit cadeau à mon père lors de sa mission à Vienne.
—Ma foi, votre père a eu raison d'oublier ce vin ici, car il est parfait.
Je sonnai; mon mari donna ses ordres, il bâilla et me dit:
—Jouez-moi donc, sur votre piano, l'ouverture du Siége de Corinthe en attendant le dîner.
Je regardai Gontran avec chagrin.
Il ne se rappelait pas sans doute qu'on représentait cet opéra lorsque je m'étais, pour la première fois, trouvée avec lui dans la loge des gentilshommes de la chambre.
S'il n'avait pas oublié cette circonstance, sa demande était un amer sarcasme.