Les larmes me vinrent aux yeux malgré moi, je lui dis tristement:
—Pardonnez-moi, mon ami, je ne saurais jouer ce morceau.
—Est-ce parce que je vous en prie? Allons, soit... faites comme vous le voudrez, jouez-m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le temps en attendant l'heure du dîner.
—Pour tuer le temps?... Il vous pèse donc bien maintenant, Gontran?
—A moi? pas du tout... je le tue sans lui en vouloir le moins du monde... jamais la vie ne m'a passé plus vite. Je n'avais pas idée de cette bonne et matérielle existence de gentilhomme campagnard, je la trouve adorable. Je ne sais pas si elle continuera de m'amuser longtemps; mais, jusqu'à présent, je suis enchanté, la chasse est devenue chez moi une vraie passion... Mon chef d'équipage est excellent... Avec lui, sur dix fois, je prends huit... J'ai un tireur royal. Thomas est un cuisinier parfait. Grâce à quelques améliorations, les écuries sont maintenant fort logeables; nous sommes à peu près bien établis dans ce vieux château; vous êtes toujours jolie comme un ange, comment voulez-vous que le temps me pèse?
Mon mari me parlait avec tant de sincérité, avec tant d'abandon, il paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne soupçonnait évidemment pas le chagrin qu'il me causait.
Cette pensée adoucit l'amertume de mes reproches.
Je regardai Gontran fixement, je lui dis avec émotion:—Et moi... Gontran, me croyez-vous heureuse?
A demi couché sur le canapé, il me répondit en frappant négligemment du bout de son fouet sur ses bottes:
—Vous? je vous crois, ma foi, très-heureuse, aussi heureuse que vous pouvez l'être avec votre diable de petit caractère... Que vous manque-t-il?