—Oh! bien longuement, et avec quelle verve d'indignation! avec quel mépris! Elle et M. de Lancry ont été immolés sans pitié. Votre cousine a peut-être encore été plus maltraitée que votre mari; notre amie inconnue semblait prendre une joie cruelle à flétrir la honteuse conduite de cette femme. Son esprit satirique s'est aussi cruellement exercé sur mademoiselle de Maran, et tout cela avec un entrain, un brillant, une puissance qui me confondaient... Autrefois, et c'est là que j'en veux arriver, Mathilde, autrefois j'aurais eu la tête tournée de cette inconnue, j'aurais été fou de cet esprit audacieux, presque cynique lorsqu'il s'agissait d'attaquer le vice et la bassesse, rempli de charme et de sensibilité lorsqu'il voulait louer ce qui était noble et beau. Eh bien! ces contrastes si remarquables dans cette femme m'ont beaucoup frappé dans le moment, mais ils m'ont laissé depuis fort peu curieux et fort indifférent, tandis qu'autrefois, je vous le répète, j'aurais tout fait pour pénétrer le caractère réel de cette créature mystérieuse... Mais c'est tout simple, Mathilde, tout ce qui n'est pas vous m'est antipathique; vous m'avez rendu très-difficile; vous avez, si cela peut se dire, épuré, divinisé mon goût et mon cœur. Oui, à cette heure, je suis comme ces fanatiques de l'art qui ne peuvent détourner leurs yeux du type auguste et idéal que nous a légué l'antiquité; une fois arrivé à cette religion du beau, une fois habitué à le contempler dans sa majestueuse sérénité, à l'adorer dans sa grandeur, à l'aimer dans sa simplicité, on prend en dégoût, en aversion, la fantaisie, le caprice, le joli, le maniéré, enfin on déteste tout ce qui diffère de cette magnifique unité qui semble procéder de Dieu... Vous voyez, Mathilde, si j'avais raison de vous dire que ce qui n'était pas vous n'existait pas...
—Et cette femme, la croyez-vous belle et jeune?
—Belle, je ne sais pas; mais jeune, la fraîcheur de sa voix, la finesse de sa taille, la souplesse de sa démarche me portent à le croire... Que dis-je? je n'en doute pas; j'oubliais que j'ai vu sa main nue; et si je n'avais vu la vôtre, j'aurais trouvé la sienne la plus jolie du monde; mais du moins sa blancheur, ses contours ronds et polis annonçaient certainement la jeunesse.
—Et comment finit cet entretien? que voulait-elle, enfin, cette femme?
—Avoir,—me dit-elle,—la seule conversation qu'il lui fût possible d'avoir avec moi, juger par elle-même si ce qu'on lui disait de moi était vrai... et m'exprimer les vœux qu'elle faisait pour notre bonheur. Et puis enfin... Mais vous allez vous moquer de moi et de mon inconnue... et vous aurez bien raison...
—Dites, dites,—je vous en prie.
—D'abord, Mathilde, je dois vous prévenir que j'ai été surpris... D'honneur, je ne m'attendais à rien moins qu'à cette preuve plus que bizarre de son admiration.
—Dites, dites: je vous assure, mon ami, que je ne me moquerai pas de vous.
—Eh bien! au moment de me quitter, cette femme singulière me tendit cordialement sa main; je la pris... Alors... Mais en vérité, il est aussi ridicule de raconter cette niaiserie que de la commettre.
—Je veux tout savoir.