Le 30. — On m’a raconté d’une malade d’Andillac une chose frappante. Après être tombée en faiblesse et demeurée comme morte pendant seize heures, cette malade a tout à coup ouvert les yeux et s’est mise à dire : « Qui m’a sortie de l’autre monde ? J’y étais entre le ciel et l’enfer, les anges me tirant d’un côté et les démons de l’autre. Dieu ! que j’ai souffert et que la vue de l’abîme est effrayante ! » Et, se retournant, elle récitait d’une voix suppliante des litanies de la miséricorde divine qu’on n’a jamais vues nulle part, puis se remettait à parler de l’enfer qu’elle a vu et dont elle était tout près pendant sa syncope. Et comme on lui a dit qu’il ne fallait pas penser à ces objets effrayants : « L’enfer n’est pas pour les chiens, a-t-elle dit, je l’ai vu, je l’ai vu ! » N’est-ce pas que voilà une scène dramatique, et bien vraie ? C’est Françoise, la sœur de M. le curé, qui me l’a racontée et qui elle-même a veillé la malade cette nuit-là. Cette femme n’était pas des plus pieuses, et maintenant elle se trouve remplie de foi, de ferveur, de résignation. M. le curé est le seul médecin qu’il lui faut, à l’autre elle ne dit rien. Ne peut-on pas croire que Dieu a mis la main là dedans ? Qui sait tout ce que voit une âme moribonde ?
Alors qu’à son regard apparaît l’autre monde,
Alors…
Mais je ne veux pas faire de la poésie.
Écoute un beau miracle que je viens de lire. C’est de saint Nicaise qui, évangélisant dans les Gaules, se trouva dans une contrée ravagée par un énorme dragon. Le saint, profitant de cet événement pour faire connaître à ce peuple la puissance du Dieu qu’il annonçait, donna son étole à un de ses disciples, et l’envoya vers le monstre que celui-ci lia de cette étole et amena devant tout le peuple aux yeux duquel il creva. J’admire la naïveté du récit et le beau prodige, auquel je crois. Bonsoir avec saint Nicaise.
Le 1er décembre. — C’est de la même encre dont je viens de t’écrire que je t’écris encore ; la même goutte, tombant moitié à Paris, moitié ici, te vient marquer diverses choses, ici des tendresses, ailleurs des fâcheries, car je t’envoie toujours tout ce qui me passe par l’âme. J’ai du regret de ne t’avoir écrit que deux mots, j’aurais pu envoyer ceci, et la pensée m’est venue de détacher ces feuilles. Mais si cela se perdait dans les cabarets où maître Délern ira boire ! Mieux vaut garder nos causeries pour une occasion sûre. Ce sera donc avec le pâté, si je puis, sans risque, mettre des papiers dans la caisse.
Le 2. — Je m’en veux d’être si simple que de te croire indifférent pour nous et pour moi. Tout absurde qu’est cette idée, elle m’a occupée, attristée hier toute la journée. Aussi, vois-tu comme je t’ai dit peu de choses ! Le triste me rend muette, pardonne-le-moi ; j’aime mieux me taire que me plaindre. C’est ta lettre à Mimi qui m’a causé tout cela ; je te dirai pourquoi. Quand tu liras ceci, mon ami, souviens-toi que c’est écrit le 1er décembre, jour de pluie, de sombre, d’ennui, où le soleil ne s’est pas montré, où je n’ai vu que des corbeaux et lu de toi qu’une toute petite lettre.