Le 3. — Rien que la date aujourd’hui.

Non, je ne veux pas rester un jour sans te rien dire, quand ce ne serait qu’un bonsoir. Il est sept heures, Mimin tisonne, j’entends le ruisseau ; c’est tout ce que je puis signaler, pour l’heure, avec une belle étoile que je vois d’ici se lever sur les Mérix. Tu n’as pas oublié ce hameau.


Le 4. — Visite rare et aimable : Mme de F… sort d’ici. Nous ne l’avons gardée que quelques heures, depuis dix jusqu’à trois. Son mari l’accompagnait et nous l’a enlevée malgré nos réclamations. C’est qu’il était obligé de s’en retourner et qu’il ne sait pas se passer de sa femme, pas plus que de ses yeux. Heureuse femme qui sait ainsi se rendre indispensable ! La voilà du côté de Bleys et moi te disant qu’elle est venue : grand événement au Cayla qu’une visite de dame, surtout dans la saison.

Il faut que j’écrive à Gaillac. C’est à *** que j’écrirai, non pas comme à toi ou à Louise, en grand, en long, en large, mais en petit, en miniature. C’est assez pour qui ne veut que se faire voir. Les grands traits, je les réserve aux intimes. Deux visites, deux lettres écrites, une venue, c’est assez pour la journée ; c’est beaucoup pour une journée du Cayla. Le temps était beau, nous sommes descendus dans le pré et avons joui du soleil comme on ferait au printemps.


Le 5. — Papa est parti ce matin pour Gaillac, nous voilà seules châtelaines, Mimi et moi, jusqu’à demain et maîtresses absolues. Cette régence ne va pas mal et me plaît assez pour un jour, mais pas davantage. Les longs règnes sont ennuyeux. C’est assez pour moi de commander à Trilby et d’obtenir qu’elle vienne quand je l’appelle ou que je lui demande la patte. Hier, fâcheux accident pour Trilbette. Comme elle dormait tranquille sous la cheminée de la cuisine, une courge qui séchait lui est tombée dessus. Le coup l’a étourdie, la pauvre bête est venue à nous au plus vite nous porter ses douleurs. Une caresse l’a guérie.

Il était nuit. Un coup de marteau se fait entendre, tout le monde accourt à la porte. Qui est là ? C’était Jean de Person, notre ancien métayer, que je n’avais pas vu depuis longtemps. Il a été le bienvenu et a eu en entrant place au plat et à la bouteille. Puis, nous l’avons fait jaser sur son pays d’à présent, sur ses enfants et sa femme. J’aime fort ces conversations et ces revoirs. Ces figures d’autrefois font plaisir, il semble qu’elles ramènent la jeunesse. Je me croyais hier au temps où Jean me prenait sur ses genoux.


Le 6. — Je fis promettre à Jean de repasser ici ce soir ; je le reverrai, et puis je veux lui donner une lettre pour Gabrielle : c’est un de leurs métayers. Bri ne sera pas fâchée de ce souvenir inattendu ; je lui aurais écrit par la poste, et lui épargne ainsi huit sous qu’elle donnera de plus aux pauvres. Voilà donc une bonne œuvre que je fais faire. Au reste, c’est un jour de bonnes actions aujourd’hui ; je viens de Cahuzac et, comme chaque fois, merveilleusement disposée à bien faire ; faire mal ce jour-là me semble impossible. Puis, c’est un calme étrange ! Remarque comme ces jours-là mon âme a l’air tranquille. Elle l’est en effet, car je ne dissimule pas avec toi et laisse tomber sur le papier tout ce qui me vient, même des larmes. Quand mon bulletin se prolonge, c’est marque que je suis au mieux. Grande abondance alors d’affections et de choses à dire, de celles qui se font dans l’âme. Celles du dehors, souvent ce n’est pas la peine d’en parler, à moins qu’elles n’aillent retentir au dedans comme le marteau qui frappe à la porte. Alors on en parle, toute petite que soit la chose. Une nouvelle, un bruit de vent, un oiseau, un rien me vont au cœur par moments et me feraient écrire des pages. Si je voulais parler de ce que je dois faire demain ! Mais il vaut mieux en ceci des prières que des paroles. En parlant à Dieu, il viendra, et toi tu es si loin ! Tu ne m’entends pas, d’ailleurs, et le temps que je te donne n’ira pas au ciel. Presque tout ce qu’on fait pour la créature est perdu, à moins que la charité ne s’y mêle. C’est comme le sel qui préserve affections et actions de la corruption de la vie. Voici papa.