Le 7. — La soirée s’est passée hier à causer de Gaillac, des uns, des autres, de mille choses de la petite ville. J’aime peu les nouvelles, mais celles des amis font toujours plaisir, et on les écoute avec plus d’intérêt que celles du monde et de l’ennuyeuse politique. Rien ne me fait aussi tôt bâiller qu’un journal. Il n’en était pas de même autrefois, mais les goûts changent et le cœur se déprend chaque jour de quelque chose. Le temps, l’expérience aussi désabusent. En avançant dans la vie, on se place enfin comme il faut pour juger de ses affections et les connaître sous leur véritable point de vue. J’ai toutes les miennes sous les yeux. Je vois d’abord des poupées, des joujoux, des oiseaux, des papillons que j’aimais, belles et innocentes affections d’enfance. Puis la lecture, les conversations, un peu la parure, les rêves, les beaux rêves !… Mais je ne veux pas me confesser. Il est dimanche, je suis seule de retour de la première messe de Lentin, et je jouis dans ma chambrette du plus doux calme du monde, en union avec Dieu. Le bonheur de la matinée me pénètre, s’écoule en mon âme et me transforme en quelque chose que je ne puis dire. Je te laisse, il faut me taire.
Le 8. — Je ne lis jamais aucun livre de piété que je n’y trouve des choses admirables et comme faites pour moi. En voici : « Ceux qui espèrent au Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand ils croiront être à bout et n’en pouvoir plus, tout d’un coup ils pousseront des ailes semblables à celles d’un aigle ; ils courront et ne se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables. Marchez donc, âme pieuse, marchez, et quand vous croirez n’en pouvoir plus, redoublez votre ardeur et votre courage, car le Seigneur vous soutiendra. » Que de fois on a besoin de ce soutien ! Dis, âme faible, chancelante, défaillante, que deviendrions-nous sans le secours divin ? C’est de Bossuet, ces paroles. Je n’ai guère ouvert d’autre livre aujourd’hui ; le temps s’est passé à tout autres choses qu’à la lecture, de ces choses qui ne sont rien, qui n’ont pas de nom et qui pourtant vous prennent tous les moments. Bonsoir, mon ami.
Le 9. — Je viens de me chauffer à tous les feux du hameau. C’est une tournée que nous faisons de temps en temps avec Mimin et qui a bien ses agréments. C’était aujourd’hui une visite de malades ; aussi avons-nous parlé remèdes et tisanes. « Prenez ceci, faites cela », et on nous écoute aussi bien qu’aucun médecin. Nous avons ordonné à un petit enfant malade pour avoir marché pieds nus de mettre des sabots, à son frère couché à plat avec un grand mal de tête de mettre un oreiller ; cela l’a soulagé, mais ne le guérira pas, je crois. Il commence une fluxion de poitrine, et les pauvres gens sont dans leur fumier comme des bêtes dans leur écurie ; ce mauvais air les empeste. De retour au Cayla, je me trouve dans un palais, comparé à cette maison. C’est ainsi qu’en regardant tout au-dessous, je me trouve toujours bien placée.
Le 10. — Givre, brouillards, air glacé, c’est tout ce que je vois aujourd’hui. Aussi je ne sortirai pas et vais me recoquiller au coin du feu avec mon ouvrage et mon livre. C’est tantôt l’un, tantôt l’autre ; cette variation me distrait. Cependant j’aimerais de lire toute la journée ; mais il me faut faire autre chose, et le devoir passe avant le plaisir. J’appelle plaisir la lecture qui n’est nullement essentielle pour moi. Voilà une puce, une puce en hiver ! C’est un cadeau de Trilby. C’est aussi de toute saison les insectes qui nous dévorent morts et vivants. Les moins nombreux encore sont-ils ceux que l’on voit ; nos dents, notre peau, tout notre corps, dit-on, en est plein. Pauvre corps humain, faut-il que notre âme soit là dedans ! Aussi ne s’y plaît-elle guère, dès qu’elle vient à considérer où elle est. Oh ! le beau moment où elle en sort, où elle jouit de la vie, du ciel, de Dieu, de l’autre monde ! Son étonnement, je pense, est semblable à celui du poussin sortant de sa coquille, s’il avait une âme.
Je te parlais de lecture, c’est une histoire de Russie que nous lisons le soir, et le jour je suis avec le Siècle de Louis XIV. On m’a dit que cet ouvrage de Voltaire pouvait se lire. C’est vrai, mais Voltaire s’y retrouve souvent, chaque fois d’abord qu’il est question de religion ; mais ça ne me fait pas mal. Aussi je continue, trouvant cela bien écrit. Je n’ai plus rien à lire, à moins de relire. Les bulletins Carrat ont cessé. Je les regrette peu. Ces horreurs passées sous nos yeux sont plus horribles que d’autres. Les trois assassins sont condamnés à mort et seront exécutés à Gaillac. Il est vrai que Carrat pense à l’autre monde, et lit l’Imitation. Cela n’étonne pas dans une âme sous l’échafaud, et qui dans ses pensées de meurtre laissait entrer l’idée du ciel. Il ne partait jamais pour ses expéditions sans se munir d’un chapelet. Étrange idée ! « Je rentrai, dit-il, la nuit du crime pour prendre mes chapelets que j’avais oubliés, et je courus chez Coutaud. » C’est là qu’il assassina trois personnes d’une façon épouvantable, un homme et deux femmes ; mais laissons ces horreurs. Une belle tranche de millias m’attend sur le gril. Je vais la joindre.