Le 11. — Encore du brouillard, même temps qu’hier ; mais mon oiseau chante, ce qui m’augure le soleil. Je suis sûre que nous le verrons bientôt. Il n’est que neuf heures, avant midi il aura percé les nuages, et nous aurons pleine clarté. Cela me réjouit aussi bien que mon oiseau, car je n’aime pas le sombre.

Ce soir. — J’ai bien dit que mon oiseau nous devinait le soleil. Il est venu, mais pâle et froid : mieux valait le feu de la cheminée. Aussi ne l’avons-nous pas quitté, excepté papa qui est sorti pour aller faire au village une proposition de mariage. Chose étrange, on l’a refusée ; mais c’est par dépit de n’avoir pu dire oui à un autre, que la belle a dit non aujourd’hui. Tu la connais, c’est celle qui est de ton âge, et qui t’attendait comme tu sais ; mais c’est passé, et son attente était pour un autre qui lui échappe également. La pauvre fille qui le tenait du cœur est malheureuse maintenant, et a répondu aux recherches d’un autre qu’elle ne voulait pas s’enchaîner. C’est pour ne pas porter deux chaînes, et si c’est vrai, elle fait bien : le regret est si pesant ! Un pauvre de loin est passé, puis un petit enfant ; c’est tout ce qui s’est fait voir aujourd’hui. Est-ce la peine d’en parler ?


Le 12. — Je commence par prendre date, et puis nous verrons ce qui viendra pour mon histoire d’un jour. Pas grand’chose sans doute, à moins de quelque événement imprévu ; ce que je n’envie guère, à moins que ce ne soit une lettre de toi ou de la montagne, qui toujours me portent bonheur.

Rien à dire, rien à écrire, rien à penser ; le froid perclut même l’âme. Il semble en hiver que les pensées ne sont plus en circulation et se prennent à la tête comme des glaçons. C’est ce que j’éprouve souvent, tout à l’heure ; mais qu’il me vienne quelque plaisir, une lettre, une lecture, un sentiment qui me ranime, le dégel se fait et les eaux coulent.

Deux quêteurs sont passés. Ces pauvres gens tout transis m’ont fait trouver heureuse d’être auprès du feu et d’avoir de quoi leur donner. Tu dois faire souvent l’aumône, à présent que te voilà riche ; je sais que tu l’aimes. Tu m’as dit, je me souviens, que tu n’as jamais rencontré un pauvre sans lui donner un sou quand tu l’avais. Ce sou t’a porté bonheur. Donnes-en un pour moi. Ce que je donne ici ne me comptera pas, puisque je n’ai rien en propre : c’est pour la communauté ; ma part s’y trouve aussi, mais petite. Aide-moi. Si j’étais à Paris, je mettrais souvent la main dans ta poche.

Le règne de Pierre Ier nous a tenus tout ce soir. Ce règne est intéressant, on aime à voir tout ce que peut le génie et…

C’en est là depuis huit jours. Je ne sais qui vint me tirer d’ici, et depuis, que d’idées venues, que de choses à dire ! Mais tout ne se dit pas. Que sert ? Dieu seul les peut comprendre et consoler le cœur quand il est triste.


Dernier décembre. — Voici quinze jours que je n’ai rien mis ici. Ne me demande pas pourquoi. Il y a de ces temps où l’on ne veut point parler, de ces choses dont on ne veut rien dire. La Noël est venue ; belle fête, celle que j’aime le plus, qui me porte autant de joie qu’aux bergers de Bethléem. Vraiment, toute l’âme chante à la belle venue de Dieu, qui s’annonce de tous côtés par des cantiques et par le joli nadalet[11]. Rien à Paris ne donne l’idée de ce que c’est que Noël. Vous n’avez même pas la messe de minuit. Nous y allâmes tous, papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tête de sous son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais nous n’avions pas froid ; l’air d’ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d’allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C’était charmant, je t’assure, et je t’aurais voulu voir là cheminant comme nous vers l’église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s’ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint Sacrement, mais il fondit dans nos mains : toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet : c’était triste de le voir se fondre et diminuer goutte à goutte. Je couchai au presbytère ; la bonne sœur du curé me retint, me prépara un excellent réveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se chauffer ici, au grand feu du souc de Nadal[12]. Depuis il est venu du froid, du brouillard, toutes choses qui assombrissent le ciel et l’âme. Aujourd’hui que voilà le soleil, je reprends vie et m’épanouis comme la pimprenelle, cette jolie petite fleur qui ne s’ouvre qu’au soleil.