[11] Nom d’une façon particulière de sonner les cloches pendant les quinze jours qui précèdent la fête de Noël, appelée en patois languedocien nadal.
[12] La bûche de Noël.
Voilà donc mes dernières pensées, car je n’écrirai plus rien de cette année ; dans quelques heures c’en sera fait, nous commencerons l’an prochain. Oh ! que le temps passe vite ! Hélas ! hélas ! ne dirait-on pas que je le regrette ? Mon Dieu, non, je ne regrette pas le temps, ni rien de ce qu’il nous emporte ; ce n’est pas la peine de jeter ses affections au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le ciel, voilà ce qui fait regretter et retourner l’œil sur la vie. Mon cher ami, où serai-je à pareil jour, à pareille heure, à pareil instant l’an prochain ? Sera-ce ici, ailleurs, là-bas ou là-haut ? Dieu le sait, et je suis là à la porte de l’avenir, me résignant à tout ce qui peut en sortir. Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour Mimi, pour Éran, pour tous ceux que j’aime. C’est le jour des étrennes, je vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de là, car vraiment, sur la terre, je trouve bien peu de choses à mon goût. Plus j’y demeure, moins je m’y plais ; aussi je vois sans peine venir les ans, qui sont autant de pas vers l’autre monde. Ce n’est aucune peine ni chagrin qui me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le dirais ; c’est le mal du pays qui prend toute âme qui se met à penser au ciel. L’heure sonne, c’est la dernière que j’entendrai en t’écrivant ; je la voudrais sans fin comme tout ce qui fait plaisir. Que d’heures sont sorties de cette vieille pendule, ce cher meuble qui a vu passer tant de nous sans s’en aller jamais, comme une sorte d’éternité ! Je l’aime, parce qu’elle a sonné toutes les heures de ma vie, les plus belles quand je ne l’écoutais pas. Je me rappelle quand j’avais mon berceau à ses pieds, et que je m’amusais à voir courir cette aiguille. Le temps amuse alors, j’avais quatre ans. On lit de jolies choses à la chambre ; ma lampe s’éteint, je te quitte. Ainsi finit mon année, auprès d’une lampe mourante.
Le 3 [janvier 1835]. — Une lettre de la Bretagne m’est venue ce matin, comme une belle étrenne. J’ai passé toute la journée à penser à Mme de La Morvonnais et à déchiffrer l’écriture de son mari, qui n’est pas du tout facile ; maintenant je la lis et comprends parfaitement sa pensée, mais je ne puis y répondre. La femme poëte, telle qu’il me croit, est un être idéal, tout à fait à part de la vie que je mène, vie d’occupations, vie de ménage, qui absorbe tous mes moments. Le moyen de faire autrement ? je ne le sais pas ; et d’ailleurs, c’est là mon devoir, je ne veux pas en sortir. Plût à Dieu que mes pensées, que mon âme, n’eussent jamais pris leur vol au delà de la petite sphère où je me vois forcée de vivre[13] ! On a beau me dire, je ne puis m’élever au-dessus de mon aiguille ou de ma quenouille sans aller trop loin ; je le sens, je le crois ; je resterai donc où je me trouve : quoi qu’elle en pense, mon âme n’habitera les lieux hauts qu’au ciel.
[13] Ces trois lignes sont effacées.
Le 5. — Mon cher ami, je suis demeurée deux jours sans te rien dire. Cela m’arrivera souvent, tantôt pour une chose, tantôt pour l’autre ; mais si la parole se tait, la pensée va toujours, roue tournante, et bien vite aujourd’hui. Je me demande d’où tout ce mouvement peut venir ; il m’étonne, m’attriste même parfois, car j’aime tant le repos, non pas l’inaction, mais le calme où reste une âme heureuse ! Saint Stylite, le saint d’aujourd’hui, est admirable sur sa colonne. Je le trouve heureux de s’être fait ainsi une haute demeure, et de ne toucher pas la terre, même des pieds. Ces vies de saints sont merveilleuses, charmantes à lire, pleines d’instructions pour l’âme croyante. — J’entends chanter une jeune poule, il faut que j’aille chercher son nid.
Le 6. — Belle journée, soleil, Boubi ! une de tes lettres. N’as-tu pas oublié ce Boubi, ces vœux d’enfants du jour des Rois ? Je ne sais trop ce qu’ils signifient, et pourquoi ce jour-là est consacré aux souhaits du vin, car c’est ce que crient les enfants. Nous leur donnons des pommes, des noix, en retour du bon vin qu’ils nous souhaitent, et ils s’en retournent contents. C’est la Ratière, ton ancienne amie, qui nous a apporté ta lettre, ne manquant pas de demander si c’était de M. Maurice, puis comment il se portait et s’il était toujours loin, et tout cela avec un air d’intérêt qui faisait plaisir. Je crois bien que si tu avais été là, elle aurait eu des noisettes dans sa poche. Pour nous, c’est différent : ce n’est qu’aux amis qu’on en donne. Ta lettre m’a fait plaisir par l’air de contentement que j’y trouve ; c’est que te voilà hors des tempêtes, des secousses qui t’ont ballotté si longtemps. Que Dieu en soit béni et te tienne à l’ancre ! J’avais toujours espéré que quelque bien t’arriverait.