Le 26. — Je n’écrivis pas hier, je ne fis qu’attendre. Enfin elle arriva le soir, cette chère Mimi. Me voilà heureuse, je recommence mille fois ce que j’ai fait, dit et pensé depuis son départ ; elle me raconte mille choses de nos amis, du monde, de tout ce qu’elle a vu ; et tout cela est charmant à dire et à écouter. Oh ! quel bonheur de se revoir ! Vraiment, il y aurait de quoi s’en aller de temps en temps pour le seul plaisir du retour. Je fis hier un commencement de lettre pour toi ; mais je n’étais pas à écrire, toute mon âme allait à la fenêtre. Aujourd’hui, je rentre en moi-même, et vais achever ma page. Ce ne sera qu’après dîner, pour récréation. Avant tout, il faut que je dise que je viens de jouir du soleil dans la côte de Sept-Fonts. C’est un de mes plus beaux plaisirs, comme tous ceux qui viennent du ciel. Mais cette côte est triste maintenant, c’est à peine si l’on peut y voir la place où fut le banc. Il n’y a pas longtemps qu’il en demeurait quelque reste, quelques chevilles ; mais que les débris mêmes passent vite ! Tout en pensant, regardant et regrettant, je me suis assise sur un chêne renversé, mon banc d’à présent. Celui-là, du moins, ne sera pas emporté par le vent. Là, j’attendais Mimi qui est allée sur le Pigimbert porter à la Vialarette des plants de grenadier pour Marie de Thézac. Que ne puis-je ainsi trouver quelqu’un qui te porterait quelque chose !


Le 27. — Je ferme saint Augustin, l’âme remplie de ces douces paroles : « Jetez-vous dans le sein de Dieu comme sur un lit de repos. » La belle idée, et le doux délassement que nous trouverions dans la vie, si nous savions, comme les saints, nous reposer en Dieu ! Ils vont à lui comme les enfants à leur mère, et sur son sein ils dorment, ils prient, ils pleurent, ils demeurent. Dieu est le lieu des saints ; mais nous, terrestres, nous ne connaissons que la terre, cette pauvre terre noire, sèche, triste comme une demeure maudite. Rien n’est venu aujourd’hui, pas même le soleil ; ce soir seulement il est passé des corbeaux. Point de promenade ni de sortie qu’en pensée ; mais la mienne ne s’étend pas, elle monte. Nous aurons ce soir pour lecture les bulletins du fameux procès Carrat qui occupe tout le pays ; mais je n’aime pas ces sortes d’affaires, et la célébrité du crime n’a rien d’intéressant, ce me semble. Je vais pourtant m’en occuper. Ce malheureux dans sa prison a écrit à Mlle Vialar, pour lui demander une Imitation. Une pareille idée dans cette âme active ferait espérer un retour à Dieu ; mais qu’il est à craindre que ce ne soit qu’hypocrisie, puisqu’il continue d’être scélérat, dit-on. Érembert est allé à Alby pour assister aux débats qui font foule. D’où nous peut venir cette curiosité pour les monstres ?


Le 28. — Ce matin, avant le jour, j’avais les doigts dans les cendres, cherchant du feu pour allumer la chandelle. Je n’en trouvais pas et allais retrouver mon lit lorsqu’un petit charbon que j’ai rencontré du bout du doigt m’a fait voir du feu : voilà ma lampe allumée. Vite la toilette, la prière, et nous voilà avec Mimi dans le chemin de Cahuzac. Ce pauvre chemin, je l’ai fait longtemps seule, et que j’étais aise de le faire à quatre pieds aujourd’hui ! Le temps n’était pas beau, et je n’ai pu voir la montagne, ce cher pays que je regarde tant quand il fait beau. La chapelle était occupée, ce qui m’a fait plaisir. J’aime de n’être pas pressée et d’avoir le temps, avant d’entrer là, de faire la revue de toute mon âme devant Dieu. C’est long souvent, parce que mes pensées se trouvent dispersées comme des feuilles. A dix heures j’étais à genoux, écoutant la plus belle morale du monde, et je suis sortie me semblant que je valais mieux. C’est l’effet de tout fardeau déchargé de nous laisser plus légers, et quand l’âme a déposé celui de ses fautes aux pieds de Dieu, il lui semble qu’elle a des ailes. J’admire comme la confession est admirable. Quel soulagement, quelle lumière, quelle force je me trouve à chaque fois que j’ai dit : C’est ma faute !


Le 29. — Manteaux, sabots, parapluie, tout l’attelage d’hiver nous a suivis ce matin à Andillac où nous avons passé jusqu’au soir, tantôt au presbytère et tantôt à l’église. Cette vie du dimanche, si active, si coureuse, si variée, je l’aime. On voit l’un l’autre en passant, on reçoit la révérence de toutes les femmes qu’on rencontre, et puis on caquette chemin faisant sur les poules, le troupeau, le mari, les enfants. Mon grand plaisir, c’est de les caresser et de les voir se cacher tout rouges dans les jupes de leur mère. Ils ont peur de las doumaïsélos comme de tout ce qui est inconnu. Un de ces petits disait à sa grand’mère qui parlait de venir ici : « Minino, ne va pas à ce castel, il y a une prison noire. » D’où vient que les châteaux ont de tout temps porté frayeur ? Cela viendrait-il des horreurs qui s’y sont jadis commises ? Je le crois.

Oh ! qu’il est doux, lorsque la pluie à petit bruit tombe des cieux, d’être au coin de son feu, à tenir des pincettes, à faire des bluettes ! C’était mon passe-temps tout à l’heure ; je l’aime fort : les bluettes sont si jolies ! ce sont les fleurs de cheminée. Vraiment il se passe de charmantes choses sur la cendre, et quand je ne suis pas occupée, je m’amuse à voir la fantasmagorie du foyer. Ce sont mille petites figures de braise qui vont, qui viennent, grandissent, changent, disparaissent, tantôt anges, démons cornus, enfants, vieilles, papillons, chiens, moineaux : on voit de tout sous les tisons. Je me souviens d’une figure portant un air de souffrance céleste qui me peignait une âme en purgatoire. J’en fus frappée, et aurais voulu avoir un peintre auprès de moi. Jamais vision plus parfaite. Remarque les tisons, et tu conviendras qu’il y a de belles choses, et qu’à moins d’être aveugle, on ne peut pas s’ennuyer auprès du feu. Écoute surtout ce petit sifflement qui sort parfois de dessous la braise comme une voix qui chante. Rien n’est plus doux et plus pur, on dirait que c’est quelque tout petit esprit de feu qui chante. Voilà, mon ami, mes soirées et leurs agréments ; ajoute le sommeil, qui n’est pas le moindre.