Pas de lecture aujourd’hui ; j’ai fait une coiffe pour la petite qui m’a pris tous mes moments. Mais pourvu qu’on travaille, soit de tête ou de doigts, c’est bien égal aux yeux de Dieu, qui tient compte de toute œuvre faite en son nom. J’espère donc que ma coiffe me tiendra lieu d’une charité. J’ai fait don de mon temps, d’un peu de peau que m’a emportée l’aiguille, et de mille lignes intéressantes que j’aurais pu lire. Papa m’apporta avant-hier, de Clairac, Ivanhoë et le Siècle de Louis XIV. Voilà des provisions pour quelques-unes de ces longues soirées d’hiver. C’est moi qui suis lectrice, mais à bâtons rompus ; c’est tantôt une clef qu’on demande, mille choses, souvent ma personne, et le livre se ferme pour un moment. O Mimin, quand reviendras-tu aider la pauvre ménagère à qui tu manques à tout moment ? T’ai-je dit qu’hier j’eus de ses nouvelles à la foire de C… où je suis allée ? Que de bâillements j’ai laissés sur ce pauvre balcon ! Enfin la lettre de Mimi m’arriva tout exprès comme un contre-ennui, et c’est tout ce que j’ai vu d’aimable à C…
Je n’ai rien mis ici hier ; mieux vaut du blanc que des nullités, et c’est tout ce que j’aurais pu te dire. J’étais fatiguée, j’avais sommeil. Aujourd’hui c’est beaucoup mieux ; j’ai vu venir et s’en aller la neige. Du temps que je faisais mon dîner, un beau soleil s’est levé ; plus de neige ; à présent, le noir, le laid reparaissent. Que verrai-je demain matin ? Qui sait ? La face du monde change si promptement !
Je viens toute contente de la cuisine, où j’ai demeuré ce soir plus longtemps, pour décider Paul, un de nos domestiques, à aller se confesser à Noël. Il me l’a promis ; c’est un bon garçon, il le fera. Dieu soit loué ! ma soirée n’est pas perdue. Quel bonheur si je pouvais ainsi tous les jours gagner une âme à Dieu ! Le bon Scott a été négligé ce soir, mais quelle lecture me vaudrait ce que m’a promis Paul ? Il est dix heures, je vais dormir.
Le 21. — La journée a commencé radieuse, un soleil d’été, un air doux qui invitait à la promenade. Tout me disait d’y aller, mais je n’ai fait que deux pas dehors et me suis arrêtée à l’écurie des moutons pour voir un agneau blanc qui venait de naître. J’aime à voir ces petites bêtes qui font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous environne. Puis Pierril est venu, je l’ai fait déjeuner et ai causé quelque temps avec lui, sans m’ennuyer du tout de cette conversation. De combien d’assemblées on n’en dit pas autant ! Le vent souffle, toutes nos portes et fenêtres gémissent ; c’est quasi triste à l’heure qu’il est et dans ma solitude ; toute la maison est endormie ; on s’est levé de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux deux dîners. Ensuite, du repos ; j’ai écrit à Antoinette. C’est bien insignifiant, tout cela : autant vaudrait du papier blanc que ce que j’écris ; mais quand ce ne serait qu’une goutte d’encre d’ici, tu aurais plaisir de la voir, voilà pourquoi j’en fais des mots. Je ne sais pourquoi, la nuit dernière, je n’ai vu défiler que des cercueils. Cette nuit, je voudrais un sommeil moins sombre, et vais prier Dieu de me le donner.
Le 24. — Trois jours de lacune, mon cher ami. C’est bien long pour moi qui aime si peu le vide, mais le temps m’a manqué pour m’asseoir. Je n’ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi ; à présent seulement je m’arrête, et c’est pour écrire à Mimi bien au long et deux mots ici. Peut-être ce soir ajouterai-je quelque chose, s’il en survient. Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, l’âme et la maison : état heureux, mais qui laisse peu à dire, comme les règnes pacifiques. Une lettre de Paul a commencé ma journée. Il m’invite à aller à Alby, je ne lui promets pas ; il faudrait sortir pour cela, et je deviens sédentaire. Volontiers, je ferais vœu de clôture au Cayla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh ! le délicieux chez moi ! Que je te plains, pauvre exilé, d’en être si loin, de ne voir les tiens qu’en pensée, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de vivre étranger, sans demeure à toi dans ce monde, ayant père, frère, sœurs, en un endroit ! Tout cela est triste, et cependant je ne puis pas désirer autre chose pour toi. Nous ne pouvons pas t’avoir ; mais j’espère te revoir, et cela me console. Mille fois je pense à cette arrivée, et je prévois d’avance combien nous serons heureux.
Comme j’étais près du moulin, une pauvrette d’Andillac m’a remis une lettre de Mimi. « Grand merci, petite ; prends ce sou. » Elle le prend et demeure. « Que veux-tu de plus ? — Eh mais, la lettre. — La lettre est pour moi. — Oui, c’est qu’il me faut la rendre, et voyez (mettant son doigt sur le cachet), vous me l’avez déchirée. » Et elle regardait, tout ébahie de me voir rire de ce malheur. Enfin, me voyant décidée à ne pas lui rendre son message, elle m’a dit adissias. Et, m’asseyant alors sur un sac, j’ai lu les plus jolies tendresses de sœur. Rien n’est spirituel comme le bon cœur de Mimin. Elle s’ennuie, veut nous revoir, le monde l’amuse peu ; nous la reverrons vendredi. Je vais lui écrire par Éran[10] qui va faire sa visite aux d’Huteau. De mon côté, je me trouve seule, isolée, ne vivant qu’à demi, ce me semble, comme si je n’avais qu’une moitié d’âme. Je me figure à présent que tout ceci n’est qu’un temps perdu, que tu ne trouveras rien d’assez aimable à ces pages pour les ouvrir toutes. Qu’y aura-t-il ? Des jours qui se ressemblent, quelque peu d’une vie qui ne laisse rien à dire : mieux vaut revenir à l’estoupas que je cousais. Je te laisse donc, pauvre plume.
[10] Abréviation familière du nom de son frère Érembert.
Que les cieux des cieux doivent être beaux ! C’est ce que j’ai pensé pendant les moments que je viens de passer en contemplation devant le plus beau ciel d’hiver. C’est ma coutume d’ouvrir ma fenêtre avant de me coucher pour voir quel temps il fait et pour en jouir un moment, s’il est beau. Ce soir, j’ai regardé plus qu’à l’ordinaire, tant c’était ravissant, cette belle nuit. Sans la crainte du rhume, j’y serais encore. Je pensais à Dieu qui a fait notre prison si radieuse ; je pensais aux saints qui ont toutes ces belles étoiles sous leurs pieds ; je pensais à toi qui les regardais peut-être comme moi. Cela me tiendrait aisément toute la nuit ; cependant il faut fermer la fenêtre à ce beau dehors et cligner les yeux sous des rideaux ! Éran m’a apporté ce soir deux lettres de Louise. Elles sont charmantes, ravissantes d’esprit, d’âme, de cœur, et tout cela pour moi ! Je ne sais pourquoi je ne suis pas transportée, ivre d’amitié. Dieu sait pourtant que je l’aime ! Voilà ma journée jusqu’à la dernière heure. Il ne me reste que la prière du soir et le sommeil à attendre. Je ne sais s’il viendra, il est loin. Il est possible que Mimi vienne demain. A pareille heure, je l’aurai ; elle sera là, ou plutôt nous reposerons sur le même oreiller, elle me parlant de Gaillac, et moi du Cayla.