[8] On appelait quelquefois ainsi dans la famille l’autre sœur, Mimi, Mimin ou Marie.
Le 17. — Trois lettres depuis hier, trois plaisirs bien grands, car j’aime tant les lettres et celles qui m’écrivent : c’est Louise, Mimi et Félicité. Cette chère Mimi me dit de charmantes et douces choses sur notre séparation, sur son retour, sur son ennui, car elle s’ennuie loin de moi comme je m’ennuie sans elle. A tout moment, je vois, je sens qu’elle me manque, surtout la nuit où j’ai l’habitude de l’entendre respirer à mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne pas l’entendre me fait penser tristement. Je pense à la mort, qui fait aussi tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence. Ces idées de la nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne parle que maladies, que morts ; la cloche d’Andillac n’a sonné que des glas ces jours-ci. C’est la fièvre maligne qui fait ses ravages comme tous les ans. Nous pleurons tous une jeune femme de ton âge, la plus belle, la plus vertueuse de la paroisse, enlevée en quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant qui tétait. Pauvre petit ! C’était Marianne de Gaillard. Dimanche dernier j’allai encore serrer la main à une agonisante de dix-huit ans. Elle me reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot et se remit à prier Dieu. Je voulais lui parler, je ne sus que lui dire ; les mourants parlent mieux que nous. On l’enterrait lundi. Que de réflexions à faire sur ces tombes fraîches ! O mon Dieu, que l’on s’en va vite de ce monde ! Le soir, quand je suis seule, toutes ces figures de morts me reviennent. Je n’ai pas peur, mais mes pensées prennent toutes le deuil, et le monde me paraît aussi triste qu’un tombeau. Je t’ai dit cependant que ces lettres m’avaient fait plaisir. Oh ! c’est bien vrai ; mon cœur n’est pas muet au milieu de ces agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui porte vie. Ta lettre donc m’a donné une lueur de joie, je me trompe, un véritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin ton avenir commence à poindre ; je te vois un état, une position sociale, un point d’appui à la vie matérielle. Dieu soit loué ! c’est ce que je désirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi, car mon avenir s’attache au tien, ils sont frères. J’ai fait de beaux rêves à ce sujet, je te les dirai peut-être. Pour le moment, adieu ; il faut que j’écrive à Mimi.
Le 18. — Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante bête vient de m’enlever un petit pigeon que je réchauffais au coin du feu. Il commençait à revivre, le pauvre animal ; je voulais le priver, il m’aurait aimée, et voilà tout cela croqué par un chat ! Que de mécomptes dans la vie ! Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la cuisine ; c’est là que je fais demeure toute la matinée et une partie du soir depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière, papa quelquefois descend et je lui lis près du fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des Antiquités de l’Église anglo-saxonne. Ce gros livre étonnait Pierril. Qué de mouts aqui dédins[9] ! Cet enfant est tout à fait drôle. Un soir il me demanda si l’âme était immortelle ; puis après, ce que c’était qu’un philosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c’était quelqu’un de sage et de savant : « Donc, mademoiselle, vous êtes philosophe. » Ce fut dit avec un air de naïveté et de franchise qui aurait pu flatter Socrate, mais qui me fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s’en alla pour la soirée. Cet enfant nous a quittés un de ces jours, à son grand regret ; il était à terme le jour de la Saint-Brice. Le voilà avec son petit cochon cherchant des truffes. S’il vient par ici, j’irai le joindre pour lui demander s’il me trouve toujours l’air philosophe.
[9] En patois du pays : Que de mots là-dedans !
Avec qui croirais-tu que j’étais ce matin au coin du feu de la cuisine ? Avec Platon : je n’osais pas le dire, mais il m’est tombé sous les yeux, et j’ai voulu faire sa connaissance. Je n’en suis qu’aux premières pages. Il me semble admirable, ce Platon ; mais je lui trouve une singulière idée, c’est de placer la santé avant la beauté dans la nomenclature des biens que Dieu nous fait. S’il eût consulté une femme, Platon n’aurait pas écrit cela : tu le penses bien ? Je le pense aussi, et cependant, me souvenant que je suis philosophe, je suis un peu de son avis. Quand on est au lit bien malade, on ferait volontiers le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé et jouir du soleil. Il suffit d’ailleurs d’un peu de piété dans le cœur, d’un peu d’amour de Dieu pour renoncer bien vite à ces idolâtries, car une jolie femme s’adore. Quand j’étais enfant, j’aurais voulu être belle ; je ne rêvais que beauté, parce que, me disais-je, maman m’aurait aimée davantage. Grâce à Dieu, cet enfantillage a passé, et je n’envie d’autre beauté que celle de l’âme. Peut-être même en cela suis-je enfant comme autrefois : je voudrais ressembler aux anges. Cela peut déplaire à Dieu ; c’est aussi pour en être aimée davantage. Que de choses me viennent, s’il ne fallait pas te quitter ! Mais mon chapelet, il faut que je le dise, la nuit est là : j’aime de finir le jour en prières.
Le 20. — J’aime la neige, cette blanche vue a quelque chose de céleste. La boue, la terre nue me déplaisent, m’attristent ; aujourd’hui je n’aperçois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux. Tout légèrement qu’ils se posent, ils laissent leurs petites traces qui font mille figures sur la neige. C’est joli à voir ces petites pattes rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L’hiver a donc aussi ses jolies choses, ses agréments. On en trouve partout quand on y sait voir. Dieu répandit partout la grâce et la beauté. Il faut que j’aille voir ce qu’il y a d’aimable au coin du feu de la cuisine, des bluettes si je veux. Ceci n’est qu’un petit bonjour que je dis à la neige et à toi, au saut du lit.
Il m’a fallu mettre un plat de plus pour Sauveur Roquier qui nous est venu voir. C’est du jambon au sucre, dont le pauvre garçon s’est léché les doigts. Les bonnes choses ne lui viennent pas souvent à la bouche, voilà pourquoi je l’ai voulu bien traiter. C’est pour les délaissés, ce me semble, qu’il faut avoir des attentions ; l’humanité, la charité nous le disent. Les heureux s’en peuvent passer, et il n’y en a pourtant que pour eux dans le monde : c’est que nous sommes faits à l’envers.