Janvier 1864.

JOURNAL
DE
EUGÉNIE DE GUÉRIN

(Novembre 1834-Octobre 1841)

I

A MON BIEN-AIMÉ FRÈRE MAURICE

Je me dépose dans votre âme.

(Hildegarde à saint Bernard.)

Le 15 novembre 1834. — Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc continuer ce petit Journal que tu aimes tant[6]. Mais comme le papier me manque, je me sers d’un cahier cousu, destiné à la poésie, dont je n’ôte rien que le titre[7] ; fil et feuilles, tout y demeure, et tu l’auras, tout gros qu’il est, à la première occasion.

[6] On voit par le début du cahier suivant que celui-ci était le second. Le premier ne s’est point retrouvé.

[7] Le mot Poésies se lit encore, à demi effacé, en haut de la page.

C’est du 15 novembre que je prends date, huit jours juste depuis ta dernière lettre. A l’heure qu’il est, je l’emportais dans mon sac, de Cahuzac ici, avec une annonce de mort, celle de M. d’Huteau, dont sa famille nous a fait part. Que de fois l’allégresse et le deuil nous arrivent ensemble ! Ta lettre me faisait bien plaisir, mais cette mort nous attristait, nous faisait regretter un homme bon et aimable qui s’était en tout temps montré notre ami. Tout Gaillac l’a pleuré, grands et petits. De pauvres femmes disaient en allant à son agonie : « Celui-là n’aurait jamais dû mourir », et elles priaient en pleurant pour sa bonne mort. Voilà qui donne à espérer pour son âme : des vertus qui nous font aimer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu. M. le curé le voyait tous les jours, et sans doute il aura fait plus que le voir. C’est l’Illustre[8] qui nous donne ces nouvelles avec d’autres qui vont courant dans le monde de Gaillac, et moi, pour passe-temps, je les lis et je pense à elle.