Il s’en va près de l’ange, il s’en va près de Dieu !…

Mais c’est Saint-Louis aujourd’hui, il faut que je lise sa vie. C’est la fête aussi de mon amie de Rayssac qui me néglige un peu, et à qui je ne laisse pas d’offrir mon bouquet de cœur, le seul qu’on puisse envoyer de loin. Ces fleurs-là sont immortelles.

Une lettre de Saint-Martin, du voisinage des Coques. Je ne suis pas aussi seule que je croyais, et ma pensée a pris bien des cours différents, véritable oiseau, se reposant néanmoins toujours sur la même branche : Dieu et Maurice. Elle revient là quand elle a fait le tour de toutes choses. Il n’y a en rien et nulle part de quoi me plaire au fond, le désenchantement est au second coup d’œil. Il s’ensuit des larmes parfois, mais un regard en haut les arrête, les console. Je sais ce que je dois à ces élévations célestes, je sais ce que je vois dans ces clartés surnaturelles, et alors mon âme s’apaise.


[Sans date.] — Picciola, une fleur qui fut la vie, le bonheur, le malheur, le paradis, l’ange, le parfum, la lumière d’un pauvre prisonnier. Ainsi un souvenir en mon cœur, prisonnier dans la vie. Maurice est pour moi une influence à puissants effets et de nature diverse : angoisses et joies. Les joies sont divines, celles qu’il m’a données et celles que je crois, pensant à l’autre vie, celles que je vois dans mon cœur, comme disait saint Louis d’un mystère. Les félicités éternelles de l’âme de Maurice me transportent ; j’en oublie sa mort : toute mon affection se nourrit de cette espérance. Mon Dieu, laissez-la-moi ! Je n’ai rien de meilleur, je n’ai plus autre chose. L’ami perdu en ce monde, on va le chercher dans l’autre ; on le cherche dans le bonheur et je veux croire à celui de Maurice, âme d’élite et d’élu ; ma confiance se repose sur ses faits pieux, et à la fin sur ces paroles : Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle. Ce fut son dernier aliment. Donc pourquoi des craintes ? Ne défaillons pas devant les promesses divines.

O ma pauvre Marie ! Je n’ai que ce cri à faire sur les nouvelles arrivées du Nivernais. Mourante et vivante, inexprimable malade ! Rien n’est plus douloureux.

« … Ma vie est une espèce de crépuscule orageux dont la fin me semble toujours bien proche. Je suis tellement agonisante que, depuis trois semaines que je suis ici, je n’ai pu vous écrire un seul mot. Je souffrais bien de ce silence lorsque j’aurais tant à vous dire. Mon Dieu ! que ne pouvez-vous venir ! Vous seule pourriez me faire résigner à vivre… »

Je partirai donc, si je puis ; j’irai partager le poids de cette vie qu’elle ne peut porter seule. Que Dieu nous aide, car je me sens bien faible aussi sous ce mont d’afflictions.


Le 29. — Il y a aujourd’hui de profonds regrets pour moi dans la perte d’une paysanne, la vieille Rose Durel, qui vient de mourir. Véritable sainte femme chrétienne dans toute la simplicité évangélique. Sa vie était dans la foi, sa foi était l’humble croyance, sans livres, sans rien, cette croyance antique, primitive, et que loue ainsi l’auteur de l’Imitation : « Un humble paysan qui sert Dieu est certainement fort au-dessus du philosophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres. » En effet, on trouvait dans Rose une singulière distinction de vertus et de sentiments, quelque chose au-dessus de l’éducation la plus haute : et quand on considérait la portée d’une telle âme et le peu d’impulsion reçue, pouvait-on s’empêcher de dire que Dieu seul élevait ainsi ? C’est ainsi qu’en jugeait Maurice, l’appréciateur des choses rares, le juge des âmes, l’amant du beau : il aimait Rose, la vénérait comme une femme patriarcale. Jamais il n’est venu dans le pays et ne s’en est allé sans la voir, sans s’asseoir à sa table ; car ici on ne se visite pas sans manger, sans goûter le pain et le vin. Mais, dans cette occasion, Rose ajoutait au service et relevait par quelque chose de choix l’hospitalité d’habitude. C’était quelque beau fruit réservé pour monsieur Maurice, des mets de son goût. Il y avait en cela expression touchante du cœur, expression bien délicate et naïve aussi, et dont je suis plus touchée encore, dans la conservation d’un nid d’hirondelle que Maurice enfant avait recommandé à son premier départ du pays. « Que je trouve ce nid au retour. » Et il l’y retrouva, et on l’y retrouve encore religieusement conservé au vieux plancher de la vieille chambre de Rose. O monument !