ENTRETIENS AVEC UNE AME.
La mort ne sépare que les corps, elle ne peut désunir les âmes. C’est ce que je disais naguère près d’un cercueil, c’est ce que je dis encore, car ma douleur n’a pas changé, pas plus que mes espérances, ces espérances immortelles qui seules soutiennent mon cœur et me rattachent au sien, trait d’union entre le ciel et la terre, entre lui et moi. Mon ami, mon cher Maurice ! par là nous sommes ensemble, et ma vie revient à ta vie comme autrefois, à peu de chose près[34].
[34] Quatre feuillets enlevés.
… A quelle heure ils sont nés du jour ou de la nuit, dans le calme ou dans la tempête, quelle destinée les a pris, je veux dire (car je ne donne rien au destin, divinité païenne) quel cours a eu leur vie que Dieu nous trace et que nous remplissons ? Le malheur est-il de leur faute ? Qu’ont-ils fait de leur intelligence ? quel emploi dans l’ordre moral ? quel rang dans la vérité ? les peut-on compter pour le ciel, le lieu des âmes de bien ? Mon Dieu, ne les appelez pas encore, ne les appelez pas qu’ils ne soient tous dans la bonne voie. Que ce jour des morts fait des frayeurs de voir mourir ![35]
[35] Au bas de cette page, on lit ces lignes, ajoutées plus tard et portant leur date : « Jour des morts 1842. — Hélas ! tout meurt. Où est celui pour qui j’écrivais les lignes précédentes, la précédente année ? où est-il ? »
XII
Le jour de la Toussaint [1840]. — Il y a deux ans, ce même jour, à la même heure, dans le salon indien à Paris, le frère que j’aime tant causait intimement avec moi de sa vie, de son avenir, de son mariage qui s’allait faire, de tant de choses venant de son cœur et qu’il reversait dans le mien. Quel souvenir, mon Dieu ! et comme il se lie à la triste et religieuse solennité de ce jour, la fête des saints, la mémoire des morts et des amis disparus ! C’est pour tout cela et pour je ne sais quoi encore que j’écris, que je reprends ce Journal délaissé, ce mémorandum qu’il aimait, qu’il m’avait dit de lui faire, que je veux faire en effet pour Maurice au ciel. S’il y a, comme je le crois, des rapports entre ce monde et l’autre, si le lieu des âmes a des affinités avec celui-ci, il s’ensuit que notre vie se lie encore à ceux avec qui nous vivions, qu’ils participent à notre existence à la façon divine, par amour, et qu’ils s’intéressent à ce que nous faisons ; il me semble que Maurice me voit faire, et cela me soutient pour faire sans lui ce que je faisais avec lui.
Journée de prières, d’élévations en haut parmi les saints, ces bienheureux sauvés ; médité sur leur vie. Que j’aime à voir qu’ils étaient comme nous, et ainsi que nous pouvons être comme eux !
Le jour des morts. — Que ce jour est différent des autres, à l’église, dans l’âme, dehors, partout ! Ce qu’on sent, ce qu’on pense, ce qu’on revoit, ce qu’on regrette ne peut se dire. Il n’y a d’expression à tout cela que dans la prière et dans quelque écriture intime. Je n’ai pas écrit ici, mais à quelqu’un à qui j’ai promis, tant que je vivrai, une lettre le jour des morts, hélas !