Le 6 [novembre]. — Aujourd’hui vendredi et jour de courrier j’attendais je ne sais quoi, mais j’attendais quelque chose. Et en effet il m’est venu un journal de Bretagne, touchant envoi d’un ami de Maurice. Ce n’est pas que le cœur se réjouisse de quoi que ce soit de ce monde, mais ce qui touche à sa douleur le réveille et il se plaît en cela. M. de La Morvonnais, en me parlant de Maurice, en m’envoyant ce qu’il en écrit, me touche comme quelqu’un qui porte des offrandes sur un cercueil.


Le 9. — Écrit à Louise, cette amie de jeunesse, gaie, riante et heureuse naguère, et qui me dit : « Consolez-moi. » Personne donc ne se passe de larmes ! Mon Dieu, consolez tous ces affligés, tous ces cœurs douloureux qui aboutissent au mien et viennent s’y reposer ! « Écrivez-moi, me dit-on, vos lettres me font du bien. » Eh ! quel bien ? Je ne m’en trouve aucun pour moi-même.


Le 10. — Qu’ai-je fait aujourd’hui ? Assez, si je trouvais quelque intérêt à le dire.


Le 11. — La lune se lève là à l’horizon où j’ai si souvent regardé ; le vent souffle à ma fenêtre comme je l’ai si souvent entendu ; je vois ma chambrette, ma table, mes livres, mes écritures, la tapisserie et les saintes images, tout ce que j’ai vu si souvent et que je ne verrai plus bientôt. Je pars. Oh ! que je regrette tout ce que je laisse ici, et surtout mon père et ma sœur et mon frère. Qui sait quand je les reverrai ? qui sait si je les reverrai jamais ? On court tant de dangers en voyage ! Cette route de Paris est si triste pour moi ! Il me semble que le malheur est au bout. Lequel maintenant ? Je l’ignore, et rien ne peut égaler celui que nous avons vu. Ce cher Maurice ! tout m’amène à lui, et ce voyage même s’y rapporte. Mystérieuse et sainte mission que j’accomplis en sa mémoire avec douleur et amour.


Le 15. — A l’heure qu’il est nous partions pour l’église de l’Abbaye-aux-Bois pour la bénédiction de leur mariage. Il y a deux ans de cela, de ce jour toujours dans mon cœur. Mon Dieu ! Oui, Dieu seul connaît ce qui se passe en moi à ce souvenir ; autant j’avais mis de joie à cette époque, autant m’en vient de douleur, et davantage. Tout se change en deuil depuis. C’est ainsi que je pars, que je reprends en ce jour mémorable cette route de Paris. Mon tranquille désert, mon doux Cayla, adieu ! Je regrette inexprimablement tout ce que je laisse ici, et ma vie que j’en arrache et qui ne saura plus prendre ailleurs. Mais une âme m’attend, une âme que Dieu m’a donnée, un trésor à lui conserver. Allons, Dieu le veut ! partons à ce mot comme les croisés pour la terre sainte. Le ciel est beau, les corbeaux croassent : bon et mauvais, si les corbeaux sont de quelques signes. Je ne le crois pas, et néanmoins, quand on s’en va d’un endroit, on regarde à tout et on sent tout avec les sensations communes.