Pour la dernière fois soigné mon oiseau et vu mon rosier, ce petit rosier voyageur venu du Nivernais sur ma fenêtre. Je l’ai recommandé à ma sœur, ainsi que mon chardonneret : à ma bonne Marie, qui prendra soin du vase et de la cage et de tout le laissé que j’aime. A mon père je confie une boîte de papiers, choses de cœur qui ne sauraient être mieux que sous la garde d’un père. Il en est d’autres qui me suivent comme d’inséparables reliques : chers écrits de Maurice et pour lui. Ce cahier aussi, je le prends ; mais pour qui ?


Le 19. — Adieu, Toulouse, où je n’ai fait que passer, voir le musée, la galerie des antiques, et tant de souvenirs de Maurice ! C’est à Toulouse qu’il a commencé ses études au petit séminaire. Tous les jeunes enfants que j’ai vus en habit noir me semblaient lui.


Le 20. — A Souillac, avec la pluie, la triste pluie. Un voyage sans soleil, c’est une longue tristesse, c’est la vie comme elle est souvent.


Le 21. — Châteauroux, où je suis seule dans une chambre obscure, murée à deux pieds de la fenêtre, comme la prison du Spielberg ; comme Pellico, j’écris sur une table de bois ! Qu’est-ce que j’écris ? Qu’écrire au bruit d’un vent étranger et dans l’accablement de l’ennui ? En arrivant ici, en perdant de vue ces visages connus de la diligence, je me suis jetée dans ma chambre et sur mon lit dans un ennui désespéré. L’expression est forte peut-être, mais quelque chose enfin qui porte à la tête et oppresse le cœur : me trouver seule, dans un hôtel, dans une foule, est quelque chose de si nouveau, de si étrangement triste, que je ne puis pas m’y faire. Oh ! si c’était pour longtemps ! Mais demain je pars, demain je serai près de mon amie, bonheur dont je n’ai pas même envie de parler. Autrefois j’aurais tout dit. Cet autrefois est mort.

Le sommeil et un peu de temps à l’église m’ont calmée. Écrit au Cayla, mon cher et doux endroit, où l’on pense à la voyageuse comme je pense là.


Le 22. — Passé par Issoudun et les landes du Berry, où j’ai pensé à George Sand qui les habite, pas loin de notre chemin. Cette femme se rencontre souvent maintenant dans ma vie, comme tout ce qui se lie de quelque façon à Maurice. Ce soir à Bourges, où j’ai écrit à ma famille sur la table d’hôte. J’eusse bien voulu revoir la cathédrale et jeter un coup d’œil à la prison de Charles V ; mais nous sommes arrivés trop tard et je suis seule pour sortir.