Le 1er mars. — Voilà bien longtemps que mon Journal était délaissé. Je l’ai trouvé en ouvrant mon bureau, et la pensée d’y laisser un mot m’a reprise. Te dirai-je pourquoi je l’ai abandonné ? C’est que je trouve perdu le temps que je mets à écrire. Nous devons compte à Dieu de nos minutes, et n’est-ce pas les mal employer que de tracer ici des jours qui s’en vont ? Cependant j’y trouve du charme, et me complais ensuite à revoir le sentier de ma vie dans ma solitude. Quand j’ai rouvert ce cahier et que j’en ai lu quelques pages, j’ai pensé que dans vingt ans, si je vis, ce serait pour moi plaisir délicieux de le lire, de me retrouver là comme dans un miroir qui garderait mes jeunes traits. Je ne suis plus jeune pourtant, mais à cinquante ans je trouverai que je l’étais à présent. Ce plaisir donc, je me le donne. Je crois qu’il est innocent. Si le scrupule me revient, je le laisserai tout de suite. Mais le bon Dieu peut-être est moins rigoureux que ma conscience et me pardonnera ce petit passe-temps. A demain donc la reprise de mon Journal. Il faut que je dise mon bonheur d’hier, bonheur bien doux, bien pur : un baiser de pauvre que je reçus comme je lui faisais l’aumône. Ce baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu.


Le 3. — Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prière : les pinsons, les grives et mon petit linot. C’était comme au printemps, et ce soir voilà des nuages, du froid, du sombre, l’hiver encore, le triste hiver. Je ne l’aime guère ; mais toute saison est bonne, puisque Dieu les a faites. Que le givre, le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que tout temps soit donc le bienvenu ! N’y a-t-il pas du mal à se plaindre quand on est chaudement près de son feu, tandis que tant de pauvres gens sont transis dehors ? Un mendiant a trouvé à midi ses délices dans une assiette de soupe chaude qu’on lui a servie sur la porte, se passant fort bien de soleil. Je puis donc bien m’en passer. C’est qu’il faut quelque chose d’agréable aujourd’hui que partout on s’amuse, et nous voulions faire notre mardi gras au soleil en plein air, en promenades. Il a fallu se borner à celle du hameau, où tout le monde voulait nous fêter. Nous avons dit merci sans rien prendre, parce que nous étions après dîner. Les petits enfants sont venus à nous comme des poulets. Je leur ai fait piquer des noisettes que j’avais mises pour leur donner dans ma poche. Dans vingt ans encore ils se souviendront de notre visite, parce que nous leur avons donné quelque chose de bon, et ce souvenir leur sera doux. Voilà des noisettes bien employées. Je n’écrivis pas hier parce que je trouvais que ce n’était pas la peine d’écrire des riens. Il en est de même aujourd’hui ; tous nos jours se ressemblent à peu de chose près, quant au dehors seulement. La vie de l’âme est différente ; rien n’est plus varié, plus changeant, plus mobile. N’en parlons pas, ce serait à l’infini quand il ne s’agirait que d’une heure. Je vais écrire à Louise. C’est me fixer dans l’aimable.


Le 4. — J’ai suspendu ce matin à côté du lit de papa une petite croix qu’une petite fille lui donna hier, par reconnaissance de ce qu’il l’a fait placer au couvent. C’est Christine Roquier. Son pieux souvenir nous à été très-agréable, et nous le conserverons comme une relique de reconnaissance. Le bénitier de papa sera entre cette croix et une image du Calvaire. Cette image, toute déchirée qu’elle est, j’y tiens, parce que je l’ai toujours vue là, et que quand j’étais enfant j’allais devant faire mes prières. Je me souviens de lui avoir demandé bien des grâces à cette sainte image. Je racontais tous mes petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur mourant, et toujours j’étais consolée. Une fois que j’avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, de peur d’être grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le bon Dieu ! Depuis ce jour, je ne crus rien d’impossible à la prière ni à mon image, et je lui demandais quoi que ce fût : une fois, que ma poupée eût une âme ; mais cette fois je n’obtins rien. Ce fut la seule peut-être.


Le 7. — Aujourd’hui on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d’y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace. C’est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait ?… Moi peut-être je le quitterai la première, ma mère s’en alla bientôt. On dit que je lui ressemble.


Le 8. — J’ai fait cette nuit un grand songe. L’Océan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j’entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c’était pendant une tempête que j’avais la vue de la mer, et j’avais peur. Un ormeau qui s’est élevé avec un oiseau chantant dessus m’a détournée de la frayeur. J’ai écouté l’oiseau : plus d’Océan et plus de songe.