Le 9. — La journée a commencé douce et belle, point de pluie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j’étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd’hui. Le voilà, mon ami, c’est une de tes lettres. Oh ! s’il m’en venait ainsi tous les jours ! Il faut que j’écrive à Louise.

Du temps que j’écrivais, les nuages, le vent sont revenus. Rien n’est plus variable que le ciel et notre âme. Bonsoir.


Le 10. — Oh ! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l’évangile que je lisais !


Le 11. — Aujourd’hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au monde. Nous sommes allés, lui, Mimi et moi, à l’église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe. Prier Dieu, c’est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute à ses années tant d’années que je ne les voie pas finir ! Mon Dieu, non, je ne voudrais pas mourir la dernière ; aller au ciel avant tous serait mon bonheur. Pourquoi parler de mort un jour de naissance ? C’est que la vie et la mort sont sœurs et naissent ensemble comme deux jumelles.

Demain je ne serai pas ici. Je t’aurai quittée, ma chère chambrette, papa m’emmène à Caylus. Ce voyage m’amuse peu ; je n’aime pas de m’en aller, de changer de lieu ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage. Adieu, mon confident, tu vas m’attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons ? Je dis dans huit jours, mais qui compte au sûr en ce monde ? Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce n’est pas sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m’aimait tant ! On prétend qu’il m’aime encore. Je vais le savoir. C’est possible qu’il soit le même ; lui me trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c’est un siècle pour une femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.


Le 12. — C’était pour moi une véritable peine de m’en aller ; papa l’a su et m’a laissée. Il me dit hier au soir : « Fais comme tu voudras. » Je voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que ce soir je serais loin d’ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau : tout, jusqu’aux moindres choses, se présente quand on s’en va, et vous entoure si bien qu’on n’en peut sortir. Voilà ce qui m’arrive chaque fois qu’il est question de voyage : j’appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j’aime chaque soir de revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.