Je n’aime que les fleurs que nos ruisseaux arrosent,

Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon ;

Je n’aime que les bois où nos oiseaux se posent,

Mon ciel de tous les jours et son même horizon.

Neuf heures. — C’est l’heure que l’âme pieuse écoute avec le plus de recueillement, à cause des pieux souvenirs qu’elle réveille. A la neuvième heure, nous dit l’Évangile, les ténèbres couvrirent la terre pendant que Jésus était en croix. Ce fut aussi à la neuvième heure que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Aussi cette heure est-elle bénie et consacrée par l’Église à la prière. C’est alors que les chanoines commencent leur office.


Le 14. — C’est un de mes beaux jours, de ces jours qui commencent doux et finissent doux comme une coupe de lait. Dieu soit béni de ce jour passé sans tristesse ! Ils sont si rares dans la vie ! et mon âme plus qu’une autre s’afflige de la moindre chose. Un mot, un souvenir, un son de voix, un visage triste, un rien, je ne sais quoi, souvent troublent la sérénité de mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent. Ce matin, j’ai reçu une lettre de Gabrielle, de cette cousine que j’aime à cause de sa douceur et de sa belle âme. J’étais en peine sur sa santé si frêle, ne sachant rien d’elle depuis plus d’un mois. Sa lettre aussi m’a fait tant de plaisir que je l’ai lue avant la prière, tant j’étais pressée de la lire. Voir une lettre, et ne pas l’ouvrir, chose impossible ! Je l’ai lue. Entre autres choses, j’ai vu que Gabrielle n’approuve pas mes goûts de retraite et de renoncement au monde. C’est qu’elle ne me connaît pas, qu’elle est plus jeune et qu’elle ne sait pas qu’il est un âge où le cœur se déprend de tout ce qui ne le fait pas vivre. Le monde l’enchante, l’enivre, mais ce n’est pas la vie. On ne la trouve qu’en Dieu et en soi. Être seul avec Dieu seul, ô bonheur suprême !

On m’a remis à Cahuzac encore une lettre. Celle-ci est de Lili, autre douce amie, mais tout à fait à l’écart du monde ; âme pure, âme de neige par sa candeur, si blanche que j’en suis éblouie quand je la regarde, âme faite pour les yeux de Dieu. Elle me dit de l’aller voir, mais je ne veux pas sortir avant Pâques. Après j’irai à Rayssac, et au retour je demeurerai tant que je pourrai avec Lili. Je m’en allais de Cahuzac toute contente avec ma lettre, lorsque j’ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l’âme. C’est qu’il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d’être battu par son père. Ce n’est pas lui qui me l’a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j’ai vu qu’avec dix sous je le consolerais ; et le prenant par la main, je l’ai mené chez un terrassier où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus heureux s’il reprenait sa couronne. N’est-ce pas que c’est un beau jour ?


Le 15. — Boue, pluie, ciel d’hiver, temps incommode pour un dimanche ; mais ça m’est égal, tout comme si je voyais le soleil. Non par indifférence, j’aime mieux le beau temps ; mais tous les temps sont bons : quand le dedans est serein, que fait le reste ? J’étais à Lentin, où j’ai entendu bien mal prêcher, ce me semble. Cette parole de Dieu, si belle, comme elle se défigure en passant par certaines bouches ! On a besoin de savoir qu’elle vient du ciel. Je vais à vêpres, malgré le temps. J’ai rapporté d’Andillac une fleur, la première que j’aie vue cette année. Les pareilles étaient sur l’autel de la Vierge, dont elles embaumaient les pieds. C’est la coutume de nos paysannes de lui offrir les premières fleurs de leur jardin ; coutume pieuse et charmante : rien ne pare mieux un autel de campagne. Je laisse ici ma fleur comme un souvenir du dimanche le plus voisin du printemps.