Le 16. — Encore une lettre de G…, une lettre pour m’annoncer son mariage. Que j’étais loin d’y penser ! Elle est si jeune, si délicate, si frêle. On ne voit qu’un peu de vie dans ce petit corps d’enfant. Mon Dieu, que je la souhaite heureuse ! mais je ne sais pas… je ne vois rien de riant dans son mariage. Il faut pourtant que je lui fasse mes félicitations, c’est l’usage. J’ai passé tout le jour à penser à elle, à me figurer son avenir et à penser à ces mots de sa lettre : Je n’ai de calme qu’à genoux.


Le 17. — C’est un cœur tout neuf que celui de G… Voilà pourquoi elle pourra être heureuse, si son mari est aimable, parce qu’elle l’aimera avec tout le charme d’une première affection.

J’écoute le berger qui siffle dans le vallon. C’est l’expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l’homme. Ce sifflement marque un sans-souci, un bien-être, un je suis content qui fait plaisir. Ces pauvres gens, il leur faut bien quelque chose, ils ont la gaieté. Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les moutons. Ils s’interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J’aimerais de les voir faire et d’écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau ; mais je veux lire. C’est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J’admire son discours de vendredi sur la Prière, qui est vraiment un cantique.


Le 18. — Le berger m’a annoncé ce matin l’arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée : c’est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génies et se gardent d’en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du troupeau périrait. Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d’autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement, et qui m’ont donné bien du chagrin autrefois. Le malheur des nids était un de mes chagrins d’enfance. Je pensais aux mères, aux petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes créatures ! Je les recommandais à Dieu.

Je disais : O mon Dieu, ne les faites pas naître

Ou préservez-les de malheur ;

Préservez ces petits, vous êtes bien le maître,