J’ai été me confesser ; j’ai longtemps réfléchi sur la douce et belle morale de M. Bories, puis j’ai écrit à Louise, ici à présent : que de douces choses j’ai faites ! J’écrirais tout à présent que j’écrirais trop ; je ne pourrais pas dormir, et il faut que je dorme, et que je puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps qui tient l’âme, il le faut ménager. C’est ennuyeux, mais qu’y faire ? Les anges n’ont pas ce souci : heureux anges !


Le 24. — Je vois un beau soleil qui du dehors vient resplendir dans ma chambrette. Cette clarté l’embellit et m’y retient, quoique j’aie envie de descendre. J’aime tant ce qui vient du ciel ! J’admire d’ailleurs ma muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils retombent comme des draperies. Jamais je n’eus plus belle chambre. C’est plaisir de s’y trouver et d’en jouir comme de chose à soi. O le beau temps ! il me tarde d’en jouir, de respirer à plein gosier l’air de dehors si suave aujourd’hui ; ce sera pour l’après-midi : ce matin, il faut que j’écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d’amis. L’après-dîner se passa à causer, à écouter mille choses que Mme Roquiers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C’était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller assister demain chez M. Roquiers à la bénédiction d’une cloche. Cette course ne me déplaît pas.


Le 26. — C’est une jolie chose qu’une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu’on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l’interroge, et elle répond par un petit tintement qu’elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore ? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance, pour la mort, pour la prière, pour le sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin, j’annoncerai l’aurore ; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai l’Angelus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie ou de quelque saint bien-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour.

Je pensais cela et d’autres choses devant cette petite cloche d’Itzac, que je voyais bénir au milieu d’une foule qui regardait sans penser à rien, ce me semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux demoiselles étaient en effet choses curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens !


Le 27. — A deux heures papa est parti pour Alby où Lili le réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac. A son retour j’aurai des nouvelles de Louise. Il me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n’est pas qu’elle m’oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais… Non, non, Louise m’aime et sera toujours mon amie. C’est dit, c’est fait, nous n’en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C’est qu’elle ne peut m’écrire ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s’ils savaient ce qu’ils perdent !


Le 28. — J’ai failli avoir un chagrin : mon petit linot était sous la griffe de la chatte, comme j’entrai dans ma chambre. Je l’ai sauvé en donnant un grand coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L’oiseau n’a eu que peur, puis il s’est trouvé si content qu’il s’est mis à chanter de toutes ses forces comme pour me remercier et m’assurer que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j’aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule ici, je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j’ouvre l’oreille à tout bruit : un chant de poule, les branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m’intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j’aperçois dans les feuillets d’un livre ou sur les briques ou sur la table ! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait plaisir ; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C’est qu’apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de même au paradis ? Il n’est pas dit qu’Ève y fit jamais peur à rien. Ce n’est qu’après le péché que la frayeur s’est mise entre les créatures. Il faut que j’écrive à Philibert.