Le 30. — Deux lettres nous sont venues : l’une de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Decazes, l’autre de deuil, pour nous parler de mort. C’est ce pauvre M. de La Morvonnais qui m’écrit tout pleurant, tout plein de sa chère Marie. Comme il l’aimait et comme il l’aime encore ! C’étaient deux âmes qui ne pouvaient se quitter : aussi demeureront-elles unies malgré la mort, et à part le corps où n’est pas la vie. C’est là l’union chrétienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant l’amour, la charité qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte n’est pas seul : il voit Marie, partout Marie, toujours Marie. « Parlez-moi d’elle, toujours d’elle », me dit-il. Puis : « Écrivez-moi souvent, vous avez des tours de langage qui me la rappellent au vif. » Je ne m’en doutais pas ; c’est Dieu qui le fait et m’a mis dans l’âme quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle m’aimait et je l’aimais : la sympathie naît des rapports de l’âme. Je trouvais de plus en Marie quelque chose d’infiniment doux que j’aime tant, qui n’émane que d’une âme pure. « La vraie marque de l’innocence, c’est la douceur », dit Bossuet. Que de charmes, que de bien j’aurais goûté dans cette amitié céleste ! Dieu en a jugé autrement et me l’a ôtée après un an que j’en ai joui. Pourquoi si tôt ? Point de plaintes, Dieu n’en veut pas pour ce qu’il nous ôte et pour quelques jours de séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout près de nous. Nous n’avons qu’à lever les yeux et nous voyons leur demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur la terre, qui n’est qu’une marche à la porte du paradis.


1er avril. — Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces ; c’est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s’ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée blanche. Les petits enfants s’en amusent et les appellent fleurs de mars. Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle. On a vu aujourd’hui des hirondelles, joyeuse annonce du printemps.


Le 2. — Mon âme s’en va tout aujourd’hui du ciel sur une tombe, car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l’ai passé devant Dieu en regrets et en espérances ; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert ! Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu’il lui soit échappé une plainte, qu’elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait : nulle chrétienne n’a mieux souffert. On voyait qu’elle l’avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit jamais sa sérénité, et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fête. Cela m’étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c’est que la résignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu’elle s’en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu’elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril à minuit, à l’heure où je m’étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m’éveilla pas, jamais âme ne sortit plus tranquillement de ce monde. Ce fut mon père… Mon Dieu ! j’entends le prêtre, je vois des cierges allumés, une figure pâle, en pleurs : je fus emmenée dans une autre chambre.


Le 3. — A neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.


Le 4. — Je vais à Cahuzac avec le soleil sur la tête. Si cela m’ennuie, je penserai au saint du jour, saint Macaire cheminant sous une corbeille de sable dans le désert pour se défaire d’une tentation. Il tourmentait le corps pour sauver l’âme.