Le 8. — Je ne sais pourquoi je n’ai rien mis ici depuis quatre jours ; j’y reviens à présent que je me trouve seule dans ma chambre. La solitude fait écrire parce qu’elle fait penser. On prend son âme avec qui l’on entre en conversation. Je demande à la mienne ce qu’elle a vu aujourd’hui, ce qu’elle a appris, ce qu’elle a aimé, car chaque jour elle aime quelque chose. Ce matin j’ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin. Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement : les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s’en aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je regrettais qu’on l’eût troublée, et me figurais notre âme quand quelque chose la remue ; la plus belle même se décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il y a un peu de limon. Voilà bien la peine de prendre de l’encre pour écrire de ces inutilités ! Mieux vaut parler du pauvre Tamisier, qui me racontait, assis près du portail, quelque aventure de ses courses. Je l’en ai remercié par un coup de vin, qui lui donnera d’autres paroles et des jambes pour aller au gîte ce soir. J’ai lu un sermon ; ne pouvant pas aller en entendre, je me fais de ma chambrette une église où je trouve Dieu, ce me semble, et sans distractions. Quand j’ai prié, je réfléchis ; quand j’ai médité, je lis, puis quelquefois j’écris, et tout cela se fait devant une petite croix sur la table, comme un autel ; dessous est le tiroir où sont mes lettres, mes reliques.
Le 9. — J’ai médité ce matin sur les larmes de Madeleine. Les douces larmes et la belle histoire que celle de cette femme qui a tant aimé ! Voici papa, je quitte tout.
Le 13. — Depuis le retour de papa j’ai laissé mon Journal, mes livres et bien des choses. Il y a de ces jours de défaillance où l’âme se retire de toutes ses affections et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu’est-ce autre chose que faiblesse ? Il la faut surmonter comme tant d’autres qui vous prennent cette pauvre âme. Si on ne les tuait une à une, toutes ces misères finiraient par vous dévorer comme ces étoffes rongées par les vers. Je passe trop subitement de la tristesse à la joie ; quand je dis joie, je veux dire ces bonheurs de l’âme calmes et doux, et qui n’éclatent au dehors que par la sérénité. Une lettre, un souvenir de Dieu ou de ceux que j’aime, me feront cet effet, et d’autres fois tout le contraire. C’est quand je prends les choses mal qu’elles m’attristent. Dieu sait les craintes et les ravissements qu’il me donne ; mes amis, vous ne savez pas combien vous m’êtes doux et amers ! Te souviens-tu, Maurice, de cette petite courte lettre qui m’a tourmentée quinze jours ? que tu me semblais froid, indifférent, peu aimable !
Je viens de suspendre à mon bénitier le rameau bénit. C’était hier les Rameaux, la fête des enfants, si heureux avec leurs rameaux bénits, garnis de gâteaux dans l’église. Cette joyeuse entrée leur est donnée sans doute en mémoire de l’hosanna que les enfants chantèrent à Jésus dans le temple. Dieu ne laisse rien sans récompense. Voilà mon cahier fini. En recommencerai-je un autre ? Je ne sais. Adieu à celui-ci et à toi !
II
Le 14 avril 1835. — Pourquoi ne continuerais-je pas de t’écrire, mon cher Maurice ? Ce cahier te fera autant de plaisir que les deux autres, je continue. Ne seras-tu pas bien aise de savoir que je viens de passer un joli quart d’heure sur le perron de la terrasse, assise à côté d’une pauvre vieille qui me chantait une lamentable complainte sur un événement arrivé jadis à Cahuzac ? C’est venu à propos d’une croix d’or qu’on a volée au cou de la sainte Vierge. La vieille s’est souvenue que sa grand’mère lui disait qu’autrefois on lui avait dit que, dans la même église, il avait été fait un vol plus sacrilége encore, puisque ce fut le Saint-Sacrement qu’on enleva un jour qu’il était seul exposé dans l’église. Ce fut une fille qui, pendant que tout le monde était aux moissons, s’en vint à l’autel et, montant dessus, mit l’ostensoir dans son tablier, et s’en alla le poser sous un rosier dans un bois. Les bergers qui le découvrirent l’allèrent dénoncer, et neuf prêtres vinrent en procession adorer le Saint-Sacrement du rosier et le reportèrent à l’église. Cependant la pauvre bergère fut prise, jugée et condamnée au feu. Au moment de mourir, elle demanda à se confesser et fit au prêtre l’aveu du larcin, mais ce n’était pas qu’elle fût voleuse, c’était, dit-elle, pour avoir le Saint-Sacrement dans la forêt. « J’avais pensé que sous un rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur un autel. » A ces paroles, un ange descendit du ciel pour lui annoncer son pardon et consoler la sainte criminelle, qui fut brûlée sur un bûcher dont le rosier fut le premier fagot. Voilà ce que m’a chanté la mendiante que j’écoutais comme un rossignol. Je l’ai bien remerciée, puis lui ai offert quelque chose pour la payer de sa complainte ; elle n’a voulu que des fleurs : « Donnez-moi quelque brin de ce beau lilas. » Je lui en ai donné quatre, grands comme des panaches, et la pauvre vieille s’en est allée, son bâton d’une main et son bouquet de l’autre, et moi dedans avec sa complainte.